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Doux Chacal

par PA Gillet 16 Décembre 2014, 10:56 Poésie et Cie

Elle avait 20 ans à tout casser. Le reste était à l’avenant. La fille d’amis d’amis d’amis. Des relations épisodiques, plutôt du bonjour-bonsoir poli avec ses plus proches voisins de quartier. Presque en face de chez lui. Il l’avait vue grandir, prendre de l’assurance, de la poitrine et des hanches. Mais jamais jusqu’à ce matin, il n’avait imaginé pouvoir la regarder autrement un jour. Elle faisait partie du décor.

 

De retour de vacances, brunis de concert par un astre commun, blondis du sel aoutien, rosis de rosé, ils s’étaient croisés près du seul épicier ouvert dans le coin. Elle lui avait souri d’abord mécaniquement, comme on salue le postier. Lui aussi avait souri. Puis elle l’avait reconnu et son regard eut quelque chose de différent. De plus franc. Plus intense. Maladroitement, il tenta de dissimuler sa gène en baissant le regard mais l’échancrure du tee-shirt blanc léger le happa aussi sûrement qu’un aimant la maille de fer. La pièce de tissu léger, élimé, peinait à contenir une générosité qui sautait aux yeux. Ses seins auraient converti le plus intégriste des imams en un rien de temps.

 

Relevant la tête, il tenta d’enchaîner une somme de banalités. Le sourire de la jeune femme en disait long sur la nullité de son pouvoir de persuasion. Il était mauvais et le savait. Malgré le fait que son compteur personnel affichait le double de son âge, elle menait le jeu, indubitablement. Elle lui accorda sa clémence en prenant congé dans un sourire ultrabright.

 

Redevenu homme, il ne put s’empêcher de regarder son cul quand elle s’éloigna. L’arrière aussi valait le coup d’œil. Il ne la vit plus pendant une bonne quinzaine, oubliant cette apparition dans le flot obscur des factures, des rendez-vous négligés et des petits tracas du quotidien. Puis il l’aperçut à nouveau, de loin, sortant son chien. Il ne put s’empêcher de la suivre du regard avant qu’elle ne bifurque dans la première à gauche. Les jours qui suivirent, il la croisa de nouveau à plusieurs reprises mais toujours de loin, furtivement. Il ne cherchait pas la confrontation, se contentant de noter sa présence d’un sourire.

 

Le lendemain, encore ensuqué, il sortait de chez lui quand elle arriva à toute blinde en vélo sur le trottoir. Bim. Elle lui rentra dedans, sa roue avant se figeant finalement entre ses jambes. À la limite. Désolée et ravie, elle s’excusa vertement d’un sourire candide mais pas trop.

 

- Scuze, je t’avais pas vu et puis, mon vélo freine super mal. Ça va, rien de cassé ? Bon, pour me faire pardonner, je te paye un coup. Papa m’a dit que tu étais peintre. J’adore l’art, Papa m’a offert un mini Jeff Koons tout mignon pour Noël, il est dans ma chambre, j’en suis super fière mais tu fais quoi maintenant t’as 5 minutes alors bon on y va allez let’s go c’est juste là au coin pas loin et il faut que je me rachète des clopes.

 

Elle enchaînait les phrases à la Kalachnikoff. Ses dents blanches hachaient l’air qui les séparait. Ils s’assirent à une des tables en terrasse. Il ne pouvait s’empêcher de la regarder tant elle était magnétique. Elle, Belle, lui, pauvre Clochard au bout du spaghetti. Happé menu. La conversation se poursuivit sur « Sarko, c’est un bâtard, un salaud », ce qui prouvait qu’elle avait au moins une conscience politique, sur «J’avoue, je déteste Justin Bieber, c’est un produit marketing», ce qui prouvait qu’elle avait déjà une notion du monde actuel malgré son total look Zara et sur «Moi quand on me demande, je dis toujours que je ne couche pas le premier soir mais le premier midi, oui», ce qui prouvait qu’elle avait de l’humour, qu’il était midi moins dix, qu’il était franchement à la bourre et qu’en sa présence, il n’avait eu aucune conscience des deux heures qui venaient de s’écouler.

 

Il s’excusa poliment, regardant sa montre quatre ou cinq fois de suite comme si les aiguilles pouvaient soudainement reculer.

 

- Bon ben salut, à la prochaine. Il faut que j’y aille. Vraiment.

 

Il se pencha pour l’embrasser sur la joue, spontanément, comme une vieille copine. Il la recroisa trois jours plus tard, lui fit la bise avant de s’éclipser dans sa voiture car il était à encore à la bourre. L’histoire de sa vie. Il ne la quitta pas des yeux dans son rétro en partant, jusqu’à ce qu’elle disparaisse de son horizon. La même chose le lendemain, au moment où il prenait un taxi. Elle le salua d’abord de loin, d’un petit signe de la main, puis s’approcha de sa vitre, qu’il ouvrit et en se penchant dans l’habitacle, vint l’embrasser d’un smack plus prolongé qui lui laissa une belle trace rouge corail sur la joue. Machinalement, il la caressa.

 

- L’enlève pas, comme ça, tu penseras à moi.

 

Elle tourna les talons dans un grand éclat de rire. Il devait partir à New York pour la préparation de sa prochaine exposition. Une semaine de travail, de stress intense avant le grand soir. Entre la réception de ses œuvres, toujours délicates pour de si grands formats, ses doutes sur la scénographie qu’il avait imaginé à Paris mais qui sonnait rarement comme il le souhaitait sur place et tous les détails imprévus plus la fatigue, il ne pensa pas à elle. Le soir, trop éreinté pour profiter des douceurs de Big Apple, il préféra rester dans sa chambre en tête-à-tête avec sa bouteille de rhum et quelques citrons verts. Il regarda ses mails. Son galeriste à Shanghai qui voulait de nouvelles pièces, son ex-femme qui voulait l’emmerder, son frère qui voulait de l’argent sans trop le dire, son cousin qui voulait être son ami sur Facebook, 23 ans après leur dernière rencontre. Il cliqua sur le lien. Sur son profil, 16 demandes d’amitié, un nombre non négligeable de messages. Il les regarde, y répond parfois, refuse 38 invitations pour des groupes dont il se carre franchement. Il efface les messages indésirables sur son mur, fait le ménage. Il passe en revue les demandes d’amitié. Ignore. Ignore. Ignore. Tiens, elle. Il clique sur son profil. C’est bien elle. Va voir ses photos. Elle et une copine, elle et un copain, elle en bikini, visiblement éméchée dans un club à ciel ouvert avec toute une bande, elle à Londres, elle aux Maldives, elle, elle, elle. Il accepte la demande d’amitié. Il se balade sur son profil, furetant. Il pense à Fenêtre sur Cour, à Body Double en le faisant. Un nouveau message. Petit 1 rouge sur fond bleu. Il clique.

 

- Slt, t toujours à NY? Coke et whisky ? J’adore ! J’arrive ! Nan, c’est pour 2 rire. Bon fais-moi signe quand tu sras la ».

 

Il relit l’orthographe approximative, hésite. Va regarder son profil à elle. Étudiante en archi première année. 832 amis et amies. Membre du groupe de Thomas Ngigol, du MoMa, de Maison Close et de Moi quand je bois du vin je me soigne y’a écrit Médoc sur la bouteille, entre autres. 473 photos d’elle à la plage, en boîte, chez elle, beurrée, sobre, dans la piscine, au sauna, posant sur son lit dans sa chambre où il aperçoit la sculpture Koons sur une étagère éclairée. Déjà, elle ne ment pas. Il va se coucher. Il lui répond le lendemain soir. «Hello, de retour lundi vol AF 788. Tu veux que je te ramène quelque chose ?». Trois minutes plus tard, réponse. «Une casquette NYPD». Il répond rapidement et regarde sa montre. 22h pour lui, 4 heures du matin à Paris. Encore un nouveau message. Un autre. Et encore. Du tac au tac, comme quand elle parle. Il feint de devoir partir, éteint.

 

Le lendemain, ses œuvres sont arrivées. Pas de casse, les tableaux sont enfin dans la galerie. Les 5 assistants papillonnent autour, déballent soigneusement, attendent les ordres suivants dans une excitation toute homosexuelle et parfaitement démesurée. L’accrochage se passe bien. C’est superbe, comme il l’avait imaginé. Ses doutes s’envolent, il est content. L’expo est le surlendemain. Gros succès, 18 pièces vendues sur 20, des articles à venir, d’autres commandes de nouveaux collectionneurs, un galeriste aux anges. Il finit bourré mais digne.

Doux Chacal

Le dimanche, il fait ses valises la barre au front. Taxi, aéroport, avion. Décollage immédiat. Il ne ferme pas l’œil de la nuit, son mètre quatre-vingt-seize s’accommodant mal aux places régulières des New York-Paris. Son galeriste aurait pu lui offrir la Première et il est trop pingre pour se la payer lui-même. Il attend ses bagages, une plombe. Ses sacs arrivent enfin. Il les jette sur son caddie, pousse le tout le long de la paroi vitrée vers la douane. D’abord, il la ressent plus qu’il ne la voit. Puis il se retourne. Elle est là. Bottines, jean slim. Chemise de bûcheron ouverte sur quatre boutons, cheveux lâchés. Il passe la douane en souriant malgré lui.

 

- J’ai un pote qui bosse comme chauffeur de maître, il fait la navette, alors je me suis dit que, enfin, bon voilà, tu vois. Par contre, il peut pas nous ramener, il a un client. On prend un taxi ?

 

Elle est là, posée devant lui comme une évidence. Elle se marre, sourit et l’embrasse sur les joues. Elle est sur la pointe des pieds, il doit se baisser. Ils prennent le taxi. Elle donne son adresse à elle. Il le remarque mais ne dit rien. Il habite en face. Elle tchatche, lui parle comme un copain, s’amuse de son air fatigué, touche sa barbe grisonnante de trois jours, lui disant que ça lui va bien. Il fait soleil dans le taxi. Dehors, il fait gris. Il paie la course. Le taxi s’efface.

 

Il est au milieu de la rue. Il se baisse pour ramasser ses valises. Il a le dos en charpie. Il habite juste à droite, en face.

 

- Ils sont en vacances à Saint Gervais pour la semaine. Tu veux passer ?

 

Son débit est calme. Elle a pesé chaque mot. N’en a pas mis un de trop.

 

Il regarde les fenêtres de chez lui, un peu plus haut. Il répond, à peine aimable.

 

- Pas longtemps, je suis claqué.

 

Il entre chez ses parents. Belle maison contemporaine moderne, volumes généreux, belle hauteur sous plafond. Sur les murs, un grand Staël, un Klein, un Rothko. Goût sûr.

 

- Café, ça te va? Un double si tu veux ?

 

Il acquiesce. S’assied. Sourit.

 

Elle passe devant lui. Il sent son parfum avant celui du café. Elle pose la tasse. Il la regarde, la remercie, lui sourit. Il boit. La regarde. Elle aussi.

 

- Je t’ai parlé de mon Koons ? Tu sais qu’il y a un pote de mon père qui veut lui racheter 150 000 euros ! Mon père, il veut pas, il dit qu’il est à moi, que c’est mon cadeau. Il est dingue. Viens, je te le montre, il est là-haut. Tu vas voir, il est magnifique je l’adore mes copines en sont folles 150 000 euros tu te rends compte ?

 

À nouveau la mitraillette de mots. Il acquiesce, monte le grand escalier blanc comme un automate, sans conscience de ses gestes. La chambre des parents, la salle de bains, la chambre d’amis, la deuxième salle de bains, la bibliothèque, le salon télé, sa chambre, le Koons, ridicule, tout petit, le lit. Il regarde le mini Koons, demande s’il ne mord pas, elle rigole, il le caresse. Le trouve beau en si petit alors qu’il déteste Koons. Il regarde encore la sculpture miniature quand elle se recule, sur la pointe des pieds.

 

- Bouge pas, je reviens.

 

Il l’entend mais ne tourne pas la tête, le regard perdu dans son reflet bleuté sur le dos de la sculpture. Il joue avec les volumes, regarde son visage se déformer à chaque mouvement. Il l’aperçoit aussi quand elle revient. Il se tourne. Cheveux lâchés léchant son dos nu, elle porte une courte nuisette de soie. Rien en bas. Le rouge carmin souligné de dentelle ouvragée à la frontière des bonnets fait encore plus ressortir son bronzage non intégral. Intérieurement, il la compare à un poulet, se dit en souriant qu’il a toujours préféré le blanc aux ailes. Elle s’approche de lui, pas feutrés, précise, sûre de son charme. Elle n’a pas tort. Avançant le long de son bureau accumulant tout entier sa vie d’étudiante, livres, dossiers, notes éparses, bordel, elle laisse glisser un doigt sur le contre-plaqué tout du long, écho de son mouvement. Puis elle attrape la mini télécommande de son ordinateur, Itunes grand ouvert. Après avoir tourné quatre fois autour du bouton rond du bout de l’ongle, détail qu’il ne manque pas de suivre tant ce simple geste est infiniment érotique, elle appuie sur «Play».

 

Aux premières notes d’orgue typiquement 80’s de « L’Aventurier» d’Indochine, la débandade fut complète et instantanée. Le fossé des générations se rappela férocement à lui. Une grosse claque New Wave. «Égaré dans la forêt infernale, le héros s’appelle Bob Morane» meuglait Nicolas Sirkis en ponctuant chaque fin de phrase de ce «hin» épileptique et ridicule qui l’insupportait plus que tout au monde.

 

Il lui tendit le Koons et rentra chez lui, presque sans regret.

 

 

 

 

Si vous l'avez loupé, voici le texte d'hier : dura-lux

commentaires

FOPADEC 06/01/2015 00:21

Ce récit est super bien enlevé, comme les tissus de la friandise légère... et j'en respire tellement quelques unes de mes vécues. Bravo

doublejay 26/12/2014 13:08

bravo mec
ça parle !

Céline 16/12/2014 22:37

Encore

Ruby 16/12/2014 22:36

C'est vrai qu'elle était jolie...

Jules 16/12/2014 14:25

Dieu que ce garçon est talentueux.

Et bel Homme.

Tu vois quand tu veux

(Bon ce sont les Moldo-Valaques sur l'appui de la fenêtre qui ont fait la traduction d'un Reject de Nabokov)

https://www.youtube.com/watch?v=4TeR7P7pDxk

sandrine 16/12/2014 14:19

J'adore ! rien à dire de plus

Tutu 16/12/2014 12:58

Hahaha.... tu nous mènes bien en bateau, et la fin est parfaite. Merci ! :)

Focus 16/12/2014 11:45

février 2011... tu nous les distille au compte goutte ;)

PA Gillet 16/12/2014 11:49

Pas facile d'oser.

GALLAS 16/12/2014 11:44

Très jolie nouvelle, merci!

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