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C'est jeudi, c'est nouvelle.

 

... Pas de poésie aujourd'hui, on va faire un peu plus long que d'habitude avec cette petite nouvelle de derrière les fagots (Les Fagots, bar-tabac, 17 rue de la Paix, Amiens).

 

 

 

UN ENFANT DE LA BALLE

 

 

Il était né comme ça. Ce n'était pas un plus pour lui, plutôt une source de railleries. Depuis toujours, d'aussi longtemps qu'il s'en souvienne. Mis à part cette étrangeté que la science n'avait pu expliquer ni à sa naissance ni ensuite, il était normal, menait une vie parfaitement normale d'adolescent normal. C'était plutôt aux autres de s'adapter. Bébé, son éveil fut deux fois plus rapide, il comprenait tout, voyait tout, assimilait à plein régime. À deux ans, il savait parler, lire. À trois ans, il écrivait à la perfection. Les premières années de maternelle, sa particularité ne gênait pas le moins du monde ses petits camarades qui l'assimilaient et l'acceptaient naturellement avec la fraîcheur et la spontanéïté des esprits encore vierges de toute velléité de jugement.

 

Dans les plus grandes classes, dès lors que les systèmes de notation apparurent, il cristallisa l'attention. Moins de ses camarades qui, une fois la prime surprise et l'étonnement du premier échange de regards passés, considéraient qu'il était des leurs tout en étant exceptionnel. Il était même très courtisé, demandes de selfies, amitiés intéressées, copines par ci, copines par là, parfois plusieurs copines à la fois. C'est du côté du corps professoral que ça pêchait. Comment s'assurer qu'il respectait les règles ?  On se pencha sur son cas, les discussions furent animées entre les humanistes qui refusaient de brimer la nature, aussi exceptionnelle fut-elle de cet excellent élève et les rigoristes qui relevaient sa malice, sa finesse d'esprit et sa roublardise, suscitant le doute sur l'honnêteté de ses résultats car "on ne sait jamais, avec cette nouvelle génération, il n'y a plus de limites". Dixit Mr Woudolle, prof d'Histoire-Géo, cheveu rare, barbe fournie, verbe ascerbe. Il fut convenu qu'à l'avenir, il porterait un bandeau pour tout examen.

 

Il excellait dans tous les sports collectifs et dès qu'il se tint sur ses deux jambes, il les essaya tous. C'est probablement le domaine dans lequel il se sentait le plus en confiance, naturellement. Il aimait le hand-ball et le basket où, dans chaque équipe qu'il intégrait, il était constamment bombardé meneur de jeu. Mais face à des colosses à qui il rendait au minimum une ou deux têtes, parfois trois, ses qualités particulières ne suffisaient pas à palier un physique ordinaire d'adolescent en cours de pousse, d'abord le nez, puis les oreilles puis son sexe puis tout le reste. Il se tourna vers le hockey mais là aussi, il manquait de poids et le casque était obligatoire. Le rugby, il n'essaya même pas. Il tenta un temps le baseball mais laissa vite tomber ce sport où l'effort ne dure que cinq secondes toutes les cinq minutes. Il avait de la vitalité à revendre, ça bouillait à l'intérieur et il lui fallait obligatoirement une soupape physique, un épuisement régulier pour garder la tête froide. Il prit une license de football dans un petit club familial en banlieue parisienne.

 

Comme à chaque fois, hormis le premier étonnement, il fut accueilli avec curiosité et intérêt. Mois après mois, le gamin se développait en même temps qu'il contribuait à développer le jeu de son équipe. Pour son premier match, il avait mis un but, une tête lobée de vingt mètres dos au but qui avait mystifié le gardien adverse, sorti loin de ses six mètres. Au deuxième, il avait délivré trois passes décisives et dégoûté ses adversaires par sa facilité. Depuis qu'il avait intégré l'équipe au poste de numéro 10, elle n'avait plus jamais perdu. Un seul match nul, contre l'équipe qui se révèlera championne cette année-là en championnat d'Île-de-France. Avec son équipe, il avait fini deuxième, à un point du premier malgré une impressionnante différence de buts de + 28. Il était évidemment meilleur buteur du championnat. Et meilleur passeur. L'année suivante, il fut appelé par la Ligue pour intégrer un sport-études. Il fut rapidement surclassé, apprenant ses gammes avec d'autres virtuoses plus âgés. Là aussi, il progressa. Vite. Enchaîna les prestations de haut-vol, enquilla les buts, les trophées et les honneurs.

 

C'est jeudi, c'est nouvelle.

Le premier club qui flaira le bon coup fut le Red Star grâce à son excellente cellule de détection. Les équipes de jeunes marchaient bien, la formation y était excellente et c'était à moins de vingt minutes de bus de chez lui. Il signa avec eux le jour de son anniversaire. Il avait 13 ans. Au premier entraînement, son entraîneur fut convaincu qu'il tenait là un talent exceptionnel. Ce don lui rendait tout plus simple. Il voyait le jeu, ses partenaires, le mouvement, le choix décisif. Il fut immédiatement surclassé en U15, équipe où le club stagnait à la sixième place à dix longueurs du Racing Club Fontainebleau, leader inaltérable et club formateur emblématique qui avait offert au pays l'infortuné Jean-Pierre Adams, compagnon de Marius Trésor en équipe de France dans le coma depuis 1982 suite à une erreur d'anesthésie lors d'une opération bénigne et l'immense Lilian Thuram, recordman de sélections avec 142 apparitions.

 

C'est justement le FC Fontainebleau que le Red Star accueillait ce dimanche, juste avant la pause hivernale. Sur un terrain indigne, gelé et parsemé de mauvais gazon délimité par des barrières sans âge, il éblouit la rencontre de sa classe. Protection de balle, vision du jeu, animation collective, il était insaisissable et lors de la première demi-heure, il adressa deux passes décisives et marqua à son tour. Ses adversaires tentèrent la manière forte, pressing constant, fautes à répétition mais désormais, il pouvait rivaliser physiquement. Il avait bien grandi, il s'était étoffé, il était prêt désormais. La deuxième mi-temps fut un massacre ou une partie de plaisir selon l'équipe soutenue. Il ajouta deux buts, une passe décisive et provoqua le penalty qui scella un très large succès face au leader. 7-1. Son équipe grignota son retard lors des cinq matchs suivants, cinq victoires dont toutes au moins par deux buts d'écart. Souvent les siens. Lors de la dernière journée de championnat, son équipe était à égalité de points avec Fontainebleau, jouait sur le terrain de Fontainebleau pour l'attribution d'un titre dans cette catégorie que le Red Star n'avait encore jamais gagné. C'était la première fois depuis une éternité que le stade de la Faisanderie affichait complet. 8000 places. Une fréquentation spectaculaire qui s'expliquait, entre autre, par l'engouement autour de ce talent dont désormais tout le monde parlait dans les clubs de jeunes. Lorsque l'arbitre siffla le coup d'envoi, tous les regards étaient tournés vers lui et à son premier ballon, un frisson parcourut l'assistance. Il contrôla le ballon, l'éleva d'une aile de pigeon, lobant son adversaire direct et prit le couloir à une vitesse supersonique. Son centre en retrait, parfait, à ras de terre, dans le tempo idéal pour que son attaquant n'ait plus qu'à reprendre du plat du pied pour catapulter le ballon dans les buts, souleva l'admiration. Mais ils n'avaient encore rien vu. À l'heure de jeu, il s'empara du ballon avant la ligne médiane d'un contrôle orienté qui laissa son adversaire sur place, dribbla un premier joueur puis un second, joua en une-deux avec son ailier qui lui rendit la politesse d'une passe parfaite en profondeur avant qu'il ne déclenche une frappe sèche, limpide qui nettoya la lucarne dans un grand silence avant que tout le stade, pourtant en majorité au soutien de l'équipe adverse, ne se lève pour l'applaudir. Le troisième but fut presque anecdotique, tant l'emprise de son équipe sur le match fut sans appel. Le Red Star était champion et les recruteurs, légion dans les tribunes, notaient tous le même nom.

 

Malgré les appels du pied incessants de nombre de clubs français (Caen, Bordeaux, Nantes, Nice et PSG) et de cadors européens (Arsenal, Manchester City, Bayern et le Real), il préféra, en accord avec ses parents, poursuivre une année de plus avec son club qui se frottait déjà les mains en pensant au montant du futur transfert qui semblait augmenter jour après jour.

 

Une déchirure du ligament externe de la cheville le tint éloigné des terrains pendant près de trois mois. Mais dès son retour sur le pré, il fit à nouveau des étincelles et le Red Star termina à la deuxième place, juste derrière l'équipe de jeunes du PSG.

 

Son club savait qu'il n'avait plus aucune chance de le garder, que l'éclosion était désormais totale et qu'un tel talent devait déployer ses ailes ailleurs. Tenace, convainquant, Arsenal remporta le morceau. À quinze ans, il s'expatria et découvrit un tout autre monde, le haut-niveau.

 

À quinze ans, huit mois et vingt-trois jours, il fit ses débuts en Premier League.

 

À quinze ans, huit mois et vingt-trois jours, il marqua en Premier League.

 

À quinze ans, huit mois et vingt-quatre jours, il se réveilla avec un mal de crâne insupportable, à se taper la tête contre les murs. Dans la chambre du centre de formation, il hurlait de douleur. On appela vite une ambulance qui l'emmena toutes sirènes hurlantes vers le Saint-Thomas Hospital. Le verdict fut sans appel. Tumeur. Dans la nuit, on lui retira son troisième et son quatrième œil de l'arrière du crâne.

 

À quinze ans, huit mois et vingt-cinq jours, il était enfin, totalement, définitivement quelqu'un de normal.

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