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IL NE LUI MANQUE QUE DES PIEDS

Très envie de partager avec vous cette nouvelle qu'une de mes fidèles lectrices a partagé avec moi car si on oublie de partager, hé ben, on ne va pas bien loin dans la vie.

 

IL NE LUI MANQUE QUE DES PIEDS.

 

Ward marchait sur le trottoir à Rome, en Géorgie, lorsqu’il croisa une Blanche et deux hommes blancs : il descendit du trottoir pour les laisser passer.

   Mais l’homme blanc le heurta quand même, puis se retourna pour lui dire :

   « Qu’est-ce qui te prend, sale nègre, il te faut toute la rue ?

   – Oh, écoutez, messieurs dames », commença Ward, mais l’homme blanc lui donna une bourrade :

   « Allez, fous le camp, sale nègre, avant qu’il t’arrive des histoires.

   – Oui, monsieur Hitler », bredouilla sourdement Ward, et il continua son chemin. Mais l’homme blanc fit demi-tour, l’attrapa et lui fit faire volte-face :

   « Qu’est-ce que tu viens de dire, con de nègre ?

    – J’ai rien dit, répondit Ward. J’insultais seulement Hitler.

    – Tu es un sacré menteur, rétorqua l’homme blanc hargneusement. Tu m’as appelé Hitler et j’accepte ça de personne. »

   Alors, il gifla Ward, qui lui rendit la pareille. L’autre homme blanc se précipita à la rescousse et Ward tira son couteau. La femme cria et Ward blessa légèrement l’homme blanc au bras. L’autre blanc l’attrapa par derrière ; Ward se pencha en avant et, pivotant sur lui-même, l’envoya promener. Son premier adversaire revint à la charge et lui flanqua un coup de pied dans le ventre ; Ward lui planta sa lame dans le cou. La femme continuait à hurler et, finalement, d’autres Blancs accoururent qui maîtrisèrent Ward.

   Un agent de police arriva enfin, mais la foule était déjà trop dense pour qu’il pût la tenir en main. Il fit donc de son mieux et dit : « Ne le lynchez pas ici, faites-le sortir de la ville. » 

 

   Mais les gens n’avaient pas envie de le lyncher. Les blessures des victimes étaient légères et, tout ce qu’ils voulaient, c’était lui donner une bonne leçon. Un homme qui avait une carte de rationnement fournit de l’essence et ils lui en arrosèrent les pieds ; ils lui attachèrent les bras derrière le dos, mirent le feu à ses jambes et le relâchèrent. Il se mit à courir dans les rues, les pieds en flammes jusqu’à ce que ses chaussures aient complètement brûlé ; ses pieds avaient enflé du double de leur taille normale et étaient couverts de cloques noirâtres. Il trouva un camion réfrigéré, grimpa péniblement dedans, plongea ses pieds dans la glace et s’évanouit.

   Les gens riaient dans toute la rue.

   Quinze jours plus tard, un médecin vint à la prison municipale où Ward purgeait une peine de quatre ving-dix jours pour agression à main armée – une peine très légère, avait déclaré le juge – et l’amputa des deux pieds.

   Ward avait un frère dans la marine et un frère dans l’armée, il avait aussi un beau-frère qui travaillait dans les industries de la Défense nationale à Chicago. Ils se cotisèrent et lui envoyèrent assez d’argent pour aller à Chicago à sa sortie de prison.

   Quand il fut libéré, des gens charitables de l’église lui donnèrent des béquilles, et quand il eut appris à s’en servir un peu il prit le train pour Chicago. Là, sa soeur lui remit assez d’argent pour s’acheter des genouillères en cuir. Il se trouva un boulot de cireur de chaussures ; bref, tout allait bien pour lui.

   Il avait acheté trois bons de la Défense nationale à vingt-cinq dollars et faisait des économies pour en acheter un quatrième.

   Le film Bataan passait dans un cinéma du centre-ville cette semaine-là ; et, un soir, Ward quitta tôt son boulot pour aller le voir. Il avait entendu parler de ce Noir, Mr Spencer, qui jouait le rôle d’un soldat et il voulait voir lui-même ce que ça donnait. Il s’assit à la première place de la travée pour ne pas gêner les gens et glissa ses béquilles sous son siège. C’était un bon film et il lui plut beaucoup. Cela montre bien ce qu’un homme de couleur peut faire s’il consent l’effort voulu, pensait-il : il y a ce Mr. Spencer qui joue comme un vrai soldat, et il s’en tire aussi bien que les Blancs.

 

   Mais, lorsque le film se termina, un énorme et superbe drapeau américain apparut sur l’écran et les accords émouvants de l’hymne national retentirent. Les spectateurs se levèrent d’un bond et se mirent à applaudir. Ward ne se leva pas.

   Un Blanc, grand et fort, qui se tenait derrière lui se pencha et le frappa sur la tête.

   « Lève-toi, mec, grogna-t-il. Qu’est-ce que tu as ? Tu ne reconnais pas l’hymne national, quand tu l’entends ?

   – Je ne peux pas me lever, répondit Ward.

   – Et pourquoi tu ne peux pas ?

   – Je n’ai pas de pieds », lui dit Ward.

   Pendant un instant, le Blanc resta là, debout, envahi d’une fureur rentrée, puis il prit du recul et cogna Ward sur le côté de la tête.

Ward tomba en avant, entre les deux travées de fauteuils, l’homme blanc se retourna et courut vers la sortie. Un agent qui se tenait dans le foyer et avait été témoin de l’incident rattrapa le Blanc tandis qu’il sortait de la salle.

   « Je vous arrête. Qu’est-ce qui se passe, d’ailleurs ?

   – Je n’ai pas pu m’en empêcher, bredouilla l’homme blanc, le visage inondé de larmes. Je ne vous comprends pas, vous, les gens de Chicago, je suis de l’Arkansas, je ne pouvais absolument pas supporter de voir ce sale nègre assis pendant qu’on jouait l’hymne national – même s’il n’a pas de pieds ! »

 

Chester Himes • 1945

Image © Gordon Parks

Image © Gordon Parks

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Tonio 07/08/2019 14:41

Bien vu..bien joué..

eric 03/07/2019 16:52

Bouleversant