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L'hystérie Système U

"Quelque part au cours de ces dernières années - et je ne peux pas définir quand exactement - une irritation vague, mais presque insurmontable, irrationnelle, à commencer à me démanger, peut-être une douzaine de fois par jour. Cette irritation concernait des choses apparemment mineures, vraiment bien en dehors de mon domaine de référence, au point que j'étais surpris par le fait d'avoir à respirer à fond pour anéantir cette frustration et ce dégoût entièrement provoquées par la stupidité des gens : adultes, connaissances et inconnus sur les réseaux sociaux qui toujours présentaient leurs opinions et leurs jugement inconsidérés, leurs préoccupations insensées, avec la certitude inébranlable d'avoir raison. Une attitude toxique semblait émaner de chaque post ou commentaire, ou tweet, qu'elle ait été réellement présente ou pas. Cette colère était nouvelle, quelque chose que je n'avais jamais connu auparavant - et elle était liée à une anxiété, une oppression que je ressentais chaque fois que je m'aventurais en ligne, l'impression que j'allais commettre une erreur au lieu de présenter tout simplement mes pensées sur un truc quelconque. Cette idée aurait probablement été impensable dix ans plus tôt - le fait qu'une opinion puisse devenir mauvaise - mais dans une culture polarisée, exaspérée, des gens se voyaient bloqués sur le réseau à cause de leurs opinions, précisément, des gens n'étaient plus suivis parce qu'ils étaient perçus de façon erronée. Les peureux prétendaient capter instantanément l'humanité entière d'un individu dans un tweet insolent, déplaisant, et ils en étaient indignés; des gens étaient "attaquées" et virés des "listes d'amis" pour avoir soutenu le "mauvais" candidat. Comme si on ne pouvait plus faire la différence entre une personne vivante et une série de mots tapés précipitamment sur un écran noir. La culture dans son ensemble paraissait encourager la parole, mais les réseaux sociaux s'étaient transformés en piège, et ce qu'ils voulaient véritablement, c'est se débarrasser de l'individu. Ma colère était souvent déclenchée par des gens qui étaient furieux à propos de tout, qui avaient l'air perpétuellement enragés par des opinions auxquelles je croyais et que j'appréciais. Mon rejet de tout ça m'a confronté un fantasme dégradé de moi-même - un acteur, quelqu'un dont je n'avais jamais cru qu'il existait - et c'est devenu un rappel constant de mes défaillances. Pire encore : cette colère pouvait créer une dépendance, au point que je finissais par abandonner, tout simplement, et je restais assis là, épuisé, muet à cause du stress. Mais en fin de compte, le silence et la soumission étaient ce que voulait la machine."

 

Ainsi débute "White", le nouveau livre de Bret Easton Ellis. Un essai sur notre société, ses dérives, sa folie qui résonne qui résume parfaitement l'affaire Système U qui enflamme toute la toile depuis 48h. Nous réagissons épidermiquement, nous ne raisonnons plus. C'est fini. L'émotion a gagné.

L'hystérie Système U

Hier, monsieur et madame Alboud, gérants du Super U d'Arbresie dans le Rhône ont été remerciés par le groupe Système U parce que des images d'un de leurs safaris de 2015 sont sorties sur les réseaux sociaux. Virés en quelques heures parce que la vindicte populaire est la plus forte, parce que l'image, son symbolisme nous sont devenus "insupportables", parce que nous acceptons tous et toutes de devenir fous chaque jour un peu plus et que nous adorons ça. Forcément, ça nous flatte. Les réseaux sociaux nous gouvernent et nous sommes leurs poupées. Le dialogue n'existe plus, la contradiction non plus et la réflexion, alors là mon bon monsieur, c'est un truc d'un temps ancien. Oui, ce qu'ils ont fait est immonde, oui, je déteste la chasse, oui, c'est choquant, indigne, abject de tuer des animaux pour le plaisir. Mais légal. Mais autorisé. Mais encadré et possible quand on aime ça. Berk. Mais cette tonte en place publique digne des pires heures, ce lynchage médiatique, cette vague qui emporte tout discernement, ces émotions qui empêchent la réflexion sont pires, bien pires que leurs actes. Nous sommes désormais tous sous une cible, dans une mire, avec un petit point rouge sur le front qui peut déclencher un tir à tout moment. Ont-ils eu la possibilité de s'expliquer ? A-t-on même évoqué leurs compétences professionnelles ? Peut-être étaient-ils les meilleurs gérants de France d'un Super U ? Peut-être étaient-ils très appréciés par leurs employés, des modèles de management ? On ne le saura jamais. Le couperet est déjà tombé. Nous sommes tous devenus des Danton et des Saint-Just dans l'âme. Et c'est particulièrement inquiétant.

L'hystérie Système U

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Christian Bonato 11/07/2019 12:36

Les réseaux sociaux, c'est de la merde. On commence enfin à percuter.

Mais ce sont également les outils qui me permettent de partager le Bordel du Vendredi. Science sans conscience comes to mind.

Mais ce n'est pas une raison pour encenser ce vieux con réac qu'est devenu Ellis, et dont le Guardian a brillamment démonté la creuse superbe :

https://www.theguardian.com/books/2019/apr/24/white-by-bret-easton-ellis-review-sound-fury-and-insignificance

PA Gillet 12/07/2019 09:49

Ce qui est con et réac', c'est la société américaine qu'il dépeint, pas lui. Il n'est qu'un passeur, comme dans ses autres livres.

Jules 10/07/2019 19:33

https://www.contrepoints.org/2019/07/09/348671-loi-avia-lassaut-de-macron-contre-la-liberte-dexpression-continue?utm_source=Newsletter+Contrepoints&utm_campaign=dc2aae6187-Newsletter_auto_Mailchimp&utm_medium=email&utm_term=0_865f2d37b0-dc2aae6187-113555109&mc_cid=dc2aae6187&mc_eid=bf906cbbbf

Iznogoudatall 10/07/2019 15:14

Très mauvaise analyse de la situation. Ce n'est pas "la foule" des réseaux sociaux qui s'indignant de leur geste (certes légal, mais certainement immorale du point de vue de la foule, pour susciter autant d'indignation) les aurez remercié de leur poste de dirigeant du Super U. Non c'est bien la direction de Super U qui les a remercié. Alors pourquoi Super U à décidé de se passer de ces personnes ? Car ils sont hyper sensible à la cause animale ? Je ne crois pas. Car des consommateurs habitué de ce Super U, on décidé d'exercer leur droit fondamentale de boycott envers un magasin dirigé par des personnes allant à l'encontre de leur moralité ? C'est en tout cas la raison que donne Super U. Raison qui à l'avantage de très bien collé avec les motivations principales de Super U, qui ne sont ni les animaux, ni les consommateurs, mais bien le chiffres d'affaires. Donc vous critiqué des personnes qui décide d'utiliser leur droit de boycott envers un magasin dont les dirigeants vont à l'encontre de leur moral. Et ça vous parait normal ?

Le salarié de l'épicerie en bas de chez moi n'aime pas les migrants, c'est son droit, ce n'est pas légale d'être dans un pays de façon irrégulière. Ils décident donc de les chassez quand ils font la manche devant son magasin. Cela ne plait pas aux personnes du quartier, elle décide donc de boycotté l'épicerie. Le salarié qui n'a pourtant rien fait d'illégale, et encore moins mal fait son travail se retrouve licencié, car le patron de l'épicerie à le choix entre fermer son magasin et se séparer de la raison du boycott. Le licenciement est-il de la faute des abjectes clients ?

PA Gillet 10/07/2019 21:52

Vous m'expliquerez en quoi c'est plus "immoral" que de retirer des renardeaux d'un terrier pour les tuer ? La valeur symbolique est plus forte avec des animaux "sauvages" mais ça n'est pas plus "immoral" que ce qui se passe tous les week-ends en France. Pour le reste, j'ai bien précisé que c'est une décision de Super U, la foule l'étant que l'élément déclencheur. Mais sans la foule, pas de sanction, pas de cas. Et pour finir, je ne critique pas, je constate.

Thierry Bisch 10/07/2019 12:36

Ben non, pas d'accord en ce cas d'espèce. Mettre dans la balance qu'ils sont peut-être "les meilleurs gérants de Super U" est un argument fallacieux et totalement déplacé. Strictement rien à foutre, ils peuvent même créer un million d'emplois, ils restent d'immondes salopards et méritent amplement la vindicte populaire qui s'abat sur eux! Leur donner la chance de pouvoir s'expliquer? À l'heure de la 6ème extinction de masse aucune "explication" ne peut venir atténuer la dégueulasserie de ce crime. Puisse la honte les amener à la rédemption

PA Gillet 10/07/2019 12:46

Leur sanction est professionnelle alors qu'on leur reproche une faute privée, pas professionnelle.
Vous savez que les félins tirés sont très souvent issus de fermes d'élevage et qu'on les relâche plein de tranquillisants pour pouvoir les tirer ?

Pittaco 10/07/2019 12:34

Entièrement d'accord sur le fond de votre article.

Il n'en reste pas moins que si l'on est exposé au pire —voire la récente affaire du New York Times et du dessin de presse politique— les réseaux servent également de moyen d'alerte sans précédent.

Revers de la monnaie, ces mêmes réseaux pratiquent une censure d'opinion allant largement au-delà de leur propre charte, dont les modérateurs, que ce soit d'organes de presse ou Facebook, pions de gouvernements subventionnaires, ne comprennent pas les termes : ces modérateurs ne sont pas juristes.

Mail : Censures ——— Le Monde, Courrier international ... Vos modérateurs, "rédacteurs web", ne sont ni linguistes ni juristes. Ces "journalistes" obéissent à des consignes gouvernementales dont eux-mêmes subissent les décisions. Systématiquement bloquée, ou compte supprimé, par les "maillons faibles."

• Professor of information studies describes the emotional toll, low wages, and poor working conditions of most content-moderation jobs. By Isaac Chotiner, July 5, 2019

Sarah T. Roberts, the author of “Behind the Screen,” describes how the work of content moderation takes a psychological toll.

More than a hundred thousand people work as online content moderators, viewing and evaluating the most violent, disturbing, and exploitative content on social media. In a new book, “Behind the Screen,” Sarah T. Roberts, a professor of information studies at U.C.L.A., describes how this work shapes their professional and personal lives. Roberts, who conducted interviews with current and former content moderators, found that many work in Silicon Valley, but she also travelled as far as the Philippines, where some of the work has been outsourced. From her research, we learn about the emotional toll, low wages, and poor working conditions of most content moderation. Roberts never disputes that the work is crucial, but raises the question of how highly companies like Facebook and Google actually value it.

I recently spoke by phone with Roberts. During our conversation, which has been edited for length and clarity, we discussed why finding and deleting offensive content is so tricky, why the job is so psychologically taxing, and the fixes that could help these workers and make them better at their jobs.

What is it about the lives of people doing this work that you thought was important for people to understand?

I came to this topic in 2010. The nature of the work demanded total psychic engagement and commitment in a way that was disturbing, because it was a flow that they could not predict, and they were always open to anything at any time. People were flocking to these platforms, in no small part, at least in the American context, because they were being led to believe, either tacitly or overtly, in some cases, that being online in this way would allow them to express themselves. What they were being told was that you have your thought or you have your thing you want to express, you share it on the platform, and you can broadcast it to the world. YouTube’s tag line was “Broadcast yourself.”

They were being sold on this notion that you could blast your thoughts around the world in this unfettered way, and in fact it turned out that there were big buildings filled with people making really important decisions about whether or not that self-expression was appropriate. And the platforms themselves were saying nothing about it. They weren’t saying who those people were, where they were, and they weren’t really saying on what grounds they were making their decisions. There was just total opacity in every direction. I was curious about the difficult nature of the work, and then the secrecy and the lack of communication, and what that meant for the world’s orientation toward social media as a substitute for the public square.

What are the people who hold these jobs doing on an average day?

I was looking at the rank-and-file people who would be fairly new to not only this particular work of commercial content moderation but also to the tech industry. It’s typically considered an entry-level job, which meant that a lot of young people were doing it, but not exclusively. In all the cases I’ve looked at, they’ve tended to be people who are fairly well-educated, college grads. Again, these were people working at élite Silicon Valley firms. But, instead of coming into those firms as full-badge employees with a career trajectory in front of them, they were coming in through contract labor, third-party sourcing. They were coming in relatively low-wage, especially in relation to any peers that they could be working side-by-side with in such a place. And, in the case of the United States, they didn’t have health care provided to them through this arrangement; when we think about psychological issues or other health issues that come up on the job, the way that people get health care is through their employment.

The work tended to be something that you would likely not do for a long time. You would probably do it for a couple of years and either be term-limited, because of the contractual arrangements that the firms had with these third-party contractors, or you would just burn out. You would either not be able to really take it anymore, or you would become so desensitized as to not be any good at that job anymore.

This burnout, or desensitization—what is it that’s going on in their work that’s causing this?

What these people were doing was really a front-line decision-making process, where they would sit in front of the screen and jack into a queue system that would serve up to them content that someone else, someone like you or me, might have encountered on the platform and had a problem with. We found it offensive, we found it disturbing, maybe it was really, really bad, or illegal activity, or somebody being harmed. And someone like us would report that.

That material would get aggregated and triaged into queues, and the people on the other side of the queue were these moderators who would then look at it, usually just for a matter of seconds, because of the sheer volume, and then they would be called to have memorized the company’s internal policies about what that company allowed or disallowed. And then they would apply that policy to the particular piece of content, and ultimately it was really a binary decision: this should stay up or this should come down, and it should come down on these grounds, and then they’d be on to the next piece of content.

Sometimes what they would see would be totally innocuous. But the next piece could be something very shocking and abhorrent. And these people were called upon to make decisions sometimes into the thousands per day on their shift.

What did you find are the psychological costs of doing this? And, second, did you find that the company cared at all that this is happening to these workers?

To the first point, obviously, I’m not a trained psychologist. But, in their own words, a lot of the workers would claim that they didn’t have any ill effects. And I would take that at face value, and then we would continue talking and engaging, and they would say things to me, like, “You know, since I took this job, I’ve really been drinking a lot. I just come home at night, I don’t really want to talk to anyone.” Or, “I find myself avoiding social situations.”

One case that really stood out to me is one of these people who told me over and over again that he could handle it, and he had no impact personally. So then he told me about one night when he was at home, in San Francisco, with his girlfriend—they were on the couch. She scooted over to him to become intimate with him, they were making out, getting close. And suddenly he just stiff-armed her, like the football move, and shoved her away. And he said to me, “You know, I couldn’t tell her that the reason I did that is because the image of something I’d seen at work that day popped into my mind in this intimate moment and it just shut me down.” That’s a good stand-in for the sorts of things that people disclosed.

Destinataire final : facebook presse.

PA Gillet 10/07/2019 13:55

Vindicte tellement "virtuelle" que leur magasin a été assiégé et obligé de fermer face aux appels d'insultes toutes les 20 secondes, que leurs numéros perso ont été diffusés ainsi que leur adresse et qu'on s'en est aussi pris aux membres de leurs familles. Manquait plus qu'une bonne tondeuse et on était complet.

Thierry Bisch 10/07/2019 13:42

"Leur sanction est professionnelle alors qu'on leur reproche une faute privée, pas professionnelle"!! Encore une fois cet argument est totalement fallacieux! Que devrait-on penser de quelqu'un qui fout le feu à une forêt pendant ses vacances alors qu'il dirige une entreprise vertueuse le reste de l'année? La faune est un bien commun de l'humanité. Le fait qu'il s'agisse d'animaux d'élevage est une circonstance aggravante! Bien avant les RS, il y avait le pilori. Exposés en place publique, enfermés dans des carcans, ce genre de personnes recevaient les crachats, les fruits pourris, les fonds de pots de chambre de la population. Aujourd'hui, la vindicte n'est que virtuelle et c'est une amélioration.

PA Gillet 10/07/2019 12:46

Merci pour votre réponse argumentée.