Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Kronikrock n°2 : Dan Graham rocks your pavillon

par pagman 5 Décembre 2009, 23:25 À part ça


... Vous le savez, j'ai invité Emeline à venir parler quand elle le désire sur ce blog car Emeline a la tête bien faite, bien pleine, la plume bien taillée et des sujets d'excellente qualité (du moins, sur les deux premiers, je ne peux présager des suivants). En bref, Emeline a carte blanche et même barbe blanche en l'occurence dans son nouvel opus ci-dessous sur Dan Graham, issu de sa seconde Kronikrock que voici que voilà rien que pour vous rien qu'ici-bas.





Dan Graham est un peu trop barbu. Dan Graham porte des t-shirts ringards. Dan Graham n'est plus tout jeune. La plupart des gens ne savent même pas qui est Dan Graham. Et pourtant, Dan Graham, dont je vais essayer de répéter le nom le plus de fois possible (Dan Graham), est indispensable à l'histoire du rock, même si le monde du rock ne parle jamais de Dan Graham. Pauvre Dan Graham. Et pourtant, sans lui...

 

Sans Dan Graham, on lirait plus de torchons. Dan Graham est né en 1942. Dan Graham est un artiste new-yorkais proche du mouvement conceptuel. Mais son truc, à lui, c'est le rock. Pour aller aux concerts gratos, il n'a rien trouvé de mieux que d'écrire pour des magazines. Mais comme ses articles n'ont jamais été publiés ni dans Rolling Stone, ni dans Creem, mais dans des revues obscures comme Straight ou The New York Review of Sex, peu de gens savent à quel point ils sont géniaux. Car Dan Graham est un artiste, et il ne peut pas s'empêcher de faire de chacun de ses papiers une petite œuvre conceptuelle. Ne prenez pas cet air dubitatif et consterné ("Non mais pour qui il se prend, celui-là ?"), je vous montre tout de suite un exemple :

 


Dans cet article, "Country Trip", publié en 1970, Dan Graham évoque l'idéalisation de la nature et sa domestication dans le nouveau tissu urbain par les musiciens de country rock. Et comme vous le voyez, il ne se contente pas de l'écrire, il le montre : ses idées sont réparties dans des cases rectangulaires qui imitent le plan géométrique des lotissements de banlieue. Génial, non ? Après ça, impossible de continuer à ne jurer que par Lester Bangs.





Sans Dan Graham, votre pavillon à Marne-la-Vallée aurait vachement moins de charme. Vous l'avez peut-être deviné quelques lignes plus haut, Dan Graham cultive une fascination sans borne pour l'architecture pavillonnaire. Et si cette dernière n'est pas sans rapport avec la country, elle ne l'est pas non plus avec le rock. Pour Danny, le rapport est même plus qu'important, ce qu’il l’exprime dans plusieurs de ses œuvres. Je vous explique. Nous sommes aux Etats-Unis, dans les années cinquante, la guerre est terminée, la société de loisirs est en train de naître. Pour ne pas accentuer le taux de chômage, les jeunes ne sont plus sommés de suivre le modèle de leurs parents (enfance-mariage-travail), et se retrouvent à se tourner les pouces dans leur banlieue paumée. L'adolescent boutonneux est né. Et comme les Skyblogs et World of Warcraft n'ont pas encore été inventés, il s'ennuie vraiment comme un rat mort. Alors il achète des disques, invite ses potes dans son garage et essaye d’y faire un semblant de musique. Et voilà le lien entre le pavillon de banlieue et la naissance du punk. Brillant.

 


Sans Dan Graham, Sonic Youth n'existerait pas. Kim Gordon serait une artiste ratée et Thurston Moore collectionnerait les photos de Patti Smith à poil (une activité qui révèle vite ses limites, avouez). En effet, notre Dan Graham ne se contente pas d'observer le monde du rock de loin. A la fin des années soixante-dix et dans les années quatre-vingt, il passait même ses soirées dans des concerts de punk hardcore. Il porte peut-être des t-shirts moches, mais Minor Threat et Black Flag, il maîtrise. Bref, il connaît du monde. Bien inspiré, il encourage même sa voisine, une certaine Kim Gordon, alors étudiante en art, à faire de la musique. Un jour, il l'invite à prendre le thé avec une autre de ses connaissances, Thurston Moore, qui emménage bientôt avec elle. Vous connaissez la suite. Et pourtant, bien que Dan ait soutenu le groupe à ses débuts tant artistiquement que financièrement, et malgré le fait qu'ils soient encore très proches, aucune biographie de Sonic Youth ne mentionne son nom. La vie est injuste.

 


Sans Dan Graham, le pogo ne serait qu'une brutale tradition pratiquée par des jeunes chevelus bas du front. Et là, Mesdames et Messieurs, je réclame toute votre attention. Dan Graham ne s'est pas contenté d'écrire sur le rock. Dan Graham ne s'est pas contenté d'être un spectateur de la scène hardcore new-yorkaise. Dan Graham ne s'est même pas contenté d'avoir permis la naissance d'un des meilleurs groupes du XXe siècle. Dan Graham a aussi réalisé l'œuvre (enfin, je veux dire, ZE œuvre) qui légitime le rock comme un objet d'étude non seulement musical, mais aussi artistique, sociologique, anthropologique et historique, et qui me permet aujourd’hui de m’entretenir de la bite de Jim Morrison avec des professeurs très sérieux de la Sorbonne sans qu’ils ne froncent un semblant de sourcil. Merci, Dan. Cette œuvre, qu'il a mise des années à terminer, se présente sous la forme d'un article et d'une vidéo, et s'intitule Rock my Religion. Elle date du début des années quatre-vingt. Comme il est impossible de la résumer en deux lignes, ni même en dix, je vous dirai seulement qu'il y développe la thèse selon laquelle le rock constituerait la nouvelle religion du monde contemporain. Tout se tient : les rock stars y sont les dieux, la salle de concert y est l'église, les fans y sont la communauté, le pogo y est la transe rituelle. Patti Smith et Jim Morrison en sont les anges gardiens. Si je vous ai mis l’eau à la bouche, ça tombe bien, cette œuvre fera peut-être l'objet d'un prochain article (mais seulement si vous vous traînez à mes pieds en m'implorant de l'écrire).

 



Aujourd'hui, Dan Graham a 67 ans. Dan Graham est modeste. Dan Graham est discret. C'est une figure reconnue dans le monde minuscule de l'art contemporain mais, à part Kim Gordon qui est intarissable quand il s'agit de vanter les mérites de son ami, les gens du rock, eux, n'en parlent toujours pas. Et c'est bien dommage parce que Dan Graham a des choses bien plus intelligentes à dire que la plupart de ceux qui croient que porter des lunettes noires, un t-shirt des Sex Pistols, un blouson en skaï, et connaître par cœur l'encyclopédie du rock en trois volumes, ça suffit.


Quelques liens utiles :

- Je vous interdis d'aller sur sa page Wikipédia.

- Un résumé de Rock my Religion très résumé, mais de bonne qualité, par Stéphanie Moisdon : http://www.newmedia-art.org/cgi-bin/show-oeu.asp?ID=I0150217&lg=FRA

- Pour voir la vidéo de Rock my Religion, c'est par ici : link (Comme elle est loin d'être construite comme un film de Spielberg, je vous encourage fortement à lire l'article avant de la regarder.)

- La (mauvaise) traduction française de l'article est consultable dans ce livre, à commander au Père Noël : http://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=33 Sur cette page, on peut même télécharger en pdf l'excellente introduction de Vincent Pécoil et les deux premiers articles du recueil (dont le désormais fameux "Country Trip").

- Pour lire mon mémoire sur Rock my Religion, c'est là : contact@emelineancelpirouelle.com

- Et pour finir en musique (ou sur de bruit, selon la sensibilité de chacun), la performance de Kim Gordon et Thurston Moore lors du vernissage de la première rétrospective américaine de Dan Graham, il y a quelques mois, à Los Angeles : link



commentaires

Haut de page