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C'est vendredi, c'est le Bordel #231

par PA Gillet 19 Décembre 2014, 00:00 Le Bordel du Vendredi

... Comme disait l'autre "Tant qu'à aller au bout des choses, autant aller au bout des choses", alors cette semaine textuelle sur Après La Pub devait forcément accoucher d'un bordel du même acabit. Une histoire, la plus longue que j'ai écrite jusqu'ici qui est assez bordélique en son sens aussi. Une histoire jeune, avec ses défauts et peut-être quelques qualités que je soumets à votre sagacité en me lançant franchement vers vous tel un Canonball humain qui... mais je m'égare. Retour d'un bordel classique la semaine prochaine et puis, quand même, je vous rappelle que je fais un peu ce que je veux ici, vu que c'est mon blog.

 

 

 

 

Journal d'un Branleur.

C'est vendredi, c'est le Bordel #231

Chapitre 1.

 

Coupe les os. Perce les yeux. Cingle le reste.

 

- Allez bouge, chérie, bouge ! Remue-moi ces seins à 10 000 dollars, putain ! T’es tarif quoi ? 60 ? 80 ? Putain, Irina, tu les vaux pas ! Mais bouge bordel, Irina ! Ma planche à repasser bouge plus que toi ! Bon, ok tout le monde, on fait une pause. Irina, viens là me voir ma choupette.

 

- Oui Bruno ?

 

- Irina c’est quoi le problème aujourd’hui ? T’es fatiguée ? T’as tes ragnoutes ?

 

 - Késsé ragnoutes, Bruno ?

 

- Laisse tomber Irina. Tu vois, il faut quand même que tu bouges un peu plus que ça. Passe- moi les polas, Machin. Eh Machin, c’est quoi déjà ton nom ? Eric ? Merci Machin. Regarde Irina, il n’y a pas de rythme, pas de mouvement, tu ne me donnes rien, darling, on est là pour vendre des fringues today, pas des colonnes grecques, putain ! Irina, Irina, il faut que tu y mettes un peu du tien quand même. Je peux rien sans toi, moi. Tu veux un peu de coke ? J’ai une excellente Colombienne si tu veux.

 

- Ok Bruno.

 

- Viens avec moi.

 

On passe dans mon bureau. Bordel sans nom, à part bureau. Mais je sais quand même où se trouve ma coke. Tchik tchik tchik. Tac tac tac tac. Quatre lignes.

 

- Tiens, Irina.

 

- Ok Bruno.

 

Snifff.

 

- Alors ? Elle est bonne, non ? 

 

Snifff. Snifff.

 

- Mmmm… très ok, Bruno. Good stuff.

 

- Tiens, pendant qu’on y est, tu voudrais pas me sucer ? Je bosse super mal les couilles pleines.

 

Sniiiiiiffff.

 

- Well, ok Bruno.

 

Irina est une vieille copine, ce sont des choses que je peux lui demander sans fard. On se connaît depuis tellement longtemps. Elle vient de quelque part dans l’Est comme son prénom le laisse supposer, d’où précisément, je ne me souviens plus. Elle m’a parlé une fois de son père, de la guerre, de sa grand-mère morte dans sa maison écroulée pendant les bombardements mais je m’étais endormi durant la conversation. Elle m’en avait voulu jusqu’au casting suivant. On a dû faire une bonne quinzaine de shootings ensemble, des fêtes mémorables à Las Vegas où on baisait à 5 sur un waterbed en forme de cœur, des voyages un peu partout sur le globe du moment que l’eau était à plus de 25°. Avec Irina, j’ai réalisé une de mes séries préférées à Bucarest, dans les anciens appartements des Ceausescu. Irina dans la bibliothèque, Irina dans le Grand Salon d’Apparat, Irina dans la chambre, Irina quasi nue sur le lit tant la robe de soie sauvage de je-ne-sais-plus-du-tout-qui, génial créateur du moment, nappait plus qu’elle n’habillait sa plastique parfaite, parfaitement refaite, d’un pudique voile transparent couleur chocolat à 400 euro le centimètre carré. Un tissu d’une telle évanescence qu’il ne laissait aucune place à l’imagination de tout hétérosexuel non non-voyant. Irina était sublime, ses nouveaux seins et ma série aussi. C’est au dernier moment que l’ambassade, d’abord accorte, avait posé un véto à la publication de ces images qui « dénigraient la grandeur de la Roumanie à travers des scènes interlopes qui remettaient en cause l’image de bla bla bli et bla bla bla ». Et hop, un client dont les couilles passent instantanément de la catégorie citrons à raisins confits. Et une série sublimissime à la poubelle. Pas de publication donc pas de droits. Ni nationaux, ni internationaux. Nib, rien. Juste deux jours de shooting payés d’avance. Et une bonne baise avec Irina dans des chiottes surchargées de dorures rococo où un dictateur avait jadis posé son auguste postérieur.

C'est vendredi, c'est le Bordel #231

Bref, avec elle, j’ai fait des choses très intéressantes. D’autres, beaucoup moins. Irina est un peu sur le retour. 28 ans, c’est pas loin de la Carte Vermeil pour un mannequin. Elle a besoin de bouffer et sa dope lui coûte cher. Son vocabulaire est limité mais on peut s’en sortir sans problème avec vingt-cinq mots dans ce métier. Irina est une fille qui a du chien, un visage qui peut s’adapter à tous les styles. Crêpez-lui les cheveux, elle devient métisse. Lissez-lui, elle campe avec conviction une parfaite bourgeoise versaillaise. Maquillez-la avec une truelle, elle devient une pute tout à fait acceptable. Irina n’est pas farouche, de plus, elle suce avec un talent rare. Bref, elle n’a quasiment que des qualités. Sauf les jours où elle n’a pas envie de bouger, quelle que soit sa raison. Et aujourd’hui est un jour comme celui-là pour Irina. Et donc pour moi.

 

Mon book prend la poussière sur la table basse. Bruno Danet, Photographe. Ecrit en Rockwell Extra Bold argent en inclusion dans la couverture en cuir pleine peau. Classe mais inutile. Bruno Danet, grande star es mode et publicité. Des couvertures pour Elle, Esquire, GQ, Wired, tout le gratin des magazines de mode. Des shootings avec les plus belles : Naomi, Cindy, Bar, Gisèle, Eva, Natalia et un paquet d’autres tops avec des noms en A. J’ai travaillé pour toutes les marques de haute-couture, toutes les maisons de créateurs et les stylistes des plus connus au plus underground. Du moins, pendant quelques années. Ensuite la publicité et le monde de la mode sont passés à autre chose que Bruno Danet.

 

Je suis l’Axel Bauer de la photo. L’Emile et Image de l’image. Quelques hits et puis plus rien. Désormais, je ne fais plus de la photographie. Je fais dans la photographie. De l’alimentaire. Attention, pas du packshot de boîtes de conserves et de spaghettis, non. Plutôt tendance La Redoute. Et plutôt pages gaines et blouses que celles des maillots de bain. Plutôt de la grosse merde, en fait. Mais c’est mieux que rien et ces derniers mois avaient tendance à trop verser dans le rien. Alors quand mon agent m’a appelé, j’ai immédiatement dit oui. De toute façon, je n’avais pas le choix, sinon, il me virait. C’est pas l’éclate mais ça paie le loyer pendant trois mois. Et puis, il y a Irina de temps en temps.

 

Avant, mon quotidien, c’était les Seychelles tous les deux mois. Praslin, La Digue étaient mon vaste bureau. Je connaissais comme ma poche les recoins de chaque île, de chaque îlot par cœur, les plus belles criques, les plus beaux cocotiers, les sables les plus fins afin d’y poser les atouts éphémères de divines demoiselles dénudées, destinées à vendre un maximum de journaux ou une nouvelle ligne de vêtements, ou un téléphone portable, ou des tampons, ou des produits plus bio que bio. J’ai voyagé dans presque tous les pays du monde en 2 ans. Saint-Barth, forcément, Saint-Martin, la Jamaïque, Turks and Caicos, Tahiti, Huahine, Moorea, Bora Bora Bali, Tokyo, les USA un bon paquet de fois : le Lac Salé, le Vermont, Minneapolis, Los Angeles, bien sûr, San Francisco, Chicago, Miami et New York aussi souvent qu’un feuj du seizième va à Deauville dans l’année. Tout, partout, du moment qu’on me payait cher, très cher. J’ai palpé. Sévère. Ceci dit, j’ai bien fait. Si j’avais su, j’aurai demandé bien plus.

 

Puis, au bout de trois ans et demi, un peu moins d’appels. Puis encore moins. Puis moins que moins. Puis rien. Puis c’est toi qui appelle. Qui rappelle. Et cætera. Mais là, j’en ai marre. Après ce shoot pourri, c’est décidé, je me barre en vacances.

 

 

Chapitre 2.

 

Le serveur porte sur son avant-bras gauche un tatouage Carpe Diem d’un style néogothique parfaitement raté. Il l’arbore pourtant avec fierté chaque fois qu’il revient avec un nouveau plateau rempli de consommations hors de prix pour une des tables de la terrasse. S’obligeant à des contorsions peu naturelles pour le présenter sous son meilleur jour, il bande ses muscles en toute occasion, comme si les bouteilles de Perrier pesaient un âne mort. Bande, gars, bande.

 

- Une demie ?

 

- Ben oui, une bière, quoi.

 

- Ah, vous voulez dire UN demi ?

 

Silence contrit du jeune homme qui perd tous ses moyens sur l’instant, oh une flaque, affichant son sourire niais numéro 1. Comme on prend un cognac après un cassoulet, l’aréopage de jeunes écervelées se met à glouglouter des banalités pour faire passer la pilule. Pas facile de passer pour le dernier des loosers après avoir voulu jouer le grand en commandant de l’alcool. En cet instant précis, il doit se sentir bien seul et franchement con. J’échange un sourire avec le serveur qui rigole sous cape.

 

En jetant un rapide coup d’œil panoramique, je découvre à quel point le nombre de bouches de canards a augmenté depuis l’année dernière. Bienvenue à Botox Land. Des armées de Daisy Duck blondes, brunes ou rousses offrent à la foule leurs vagins lippus, excroissances  identifiables de leur désir de plaire à tout crin. La terrasse m’apparaît désormais clairement comme un zoo sans que je distingue exactement de quel côté des barreaux je me trouve. L’ensemble de la scène est un microcosme très organisé, quasi scénarisé. Un véritable ballet. Des mâles dominants se pavanant au téléphone, faisant tourner ostensiblement les porte-clés de leurs voitures, parlant fort et très distinctement de leurs réussites annuelles, de leurs plus beaux coups, de leurs nouvelles maisons, appartements, canapés, écrans plats, ipads, labradors, maîtresses, rayer les mentions inutiles, consultant leurs téléphones, parlant de leurs dernières applications, de leur séance de voile du matin, du cours de la bourse de midi et de plans culs du soir. Et des mâles pas dominants qui ferment leur gueule et se noient dans leurs consommations. Tout autour, une ou deux femelle dominantes en goguette et des femelles dominées de toute sorte tentant d’attirer l’attention du chef de leur propre troupe à grand renfort de décolletés, de brushing, de stylisme super personnalisé, de petites robes toutes simples de grands couturier taille 34 à 38. Alentour, quelques célébrités de passage, politiques, show-biz, acteurs qui n’aspirent pour la plupart qu’à un peu de tranquillité à de rares exceptions près, comme celui-ci qui hurle pieds nus au milieu de la place du village pour se rappeler au bon souvenir d’un public qui oublie un peu plus chaque année qu’il fut un comédien. J’ai le sentiment désagréable d’être un ours des Pyrénées parachuté avec des skis aux pieds sur une banquise friable. Je manque de prise sur cette réalité. Je patauge, je patine, je panique.

 

Une troupe d’anglaises charnues bien qu’asséchées vient s’asseoir à une table juste en face de la mienne. Elles doivent s’approcher de la tonne et se marrent en version originale avec des voix allant de baryton à contre alto.

 

La grande bretonne mode 2009 est grasse et veineuse comme une viande de second choix. L’association de son grain de peau pâle et du soleil estival donne une palette de couleurs d’une variété subtile du blanc cassé au pivoine, malheureusement dans le désordre par rapport à leur disposition autour de la table. Si, par un heureux hasard, leurs dermes s’étaient accordés en une symphonie colorielle balayant le spectre des teintes avec harmonie, ça aurait pu faire une image fabuleuse. Plus forte que les dernières évidences de Martin Parr qui s’enferre dans son propre personnage alors que son talent et sa reconnaissance devraient lui permettre toutes les facéties. Martin, je te déteste. Tu as du talent. Martin, tu es un pleutre. Tu la joues facile, bourgeois, comme tes derniers sujets. Martin tu es lâche. Tu ne vas plus très loin. Martin, tu es un sale petit trou du cul de merde. Martin, je te conchie.

 

Je capte ça et là des bribes d’informations qui me terrifient par leur fatuité et j’ose à peine sortir mon téléphone portable qui n’est ni tactile ni 3GS, ni doté d’un appareil photo de 12 millions d’inutiles pixels, de peur qu’on me prenne pour un homme de Neandertal.

 

Comme mes voisines refont parler d’elles en lâchant les watts, je m’y intéresse en les regardant le plus discrètement possible. Je me demande ce que mangent les mères anglaises pour faire des filles avec de telles poitrines. Il a quoi de particulier leur lait pour se transformer après 15 ans en attributs aussi généreux ? Est-ce la bière par pintes entières qui gonflent leurs airbags si intensément ? En tout cas, bordel, faites venir la recette en France.

 

Mais en voilà une qui me fait mentir instantanément. Française, assurément. Un cocktail de Meg White, Liv Tyler et Jane Birkin, l’acné en plus. Elle débarque précédée d’une poitrine intense et insensée, d’un pâle ivoire, engoncée dans un tee-shirt marin noir et gris éhontément échancré. Elle est avec deux copines bien moins intéressantes, deux blondasses fades comme une salade de mâche sans vinaigrette. La première ne semble pas avoir conscience de son charme. Sa moue est à faire, sa bouche d’un rose tendre, assume avec fierté une incroyable armée de dents alignées au cordeau, arme plus ravageuse qu’un Uzi à 10 mètres. Peu maquillée, son regard bleu affûté est légèrement souligné d’un trait de khôl mais rien de plus. Nature. Et si sa peau porte les stigmates de cet âge que l’on dit ingrat, la fraîcheur et l’innocence de ses mouvements contrebalancent le tout. Elle ne sait pas le jeu que son sourire joue malgré elle. Elle ne connaît pas encore la suave puissance de la courbe de son épaule. Elle doit avoir dans les quinze, peut-être 16 ans et tente de résoudre un jeu d’été sur un grand thème de l’été dans un magazine d’été avec ses copines d’été.

 

Je remarque les grosses lunettes noires qui retiennent ses cheveux, chevaux bridés, l’écume aux lèvres. Mon regard descend vers la courbure de ses cils, suit celle légèrement disgracieuse de sa narine droite. Je note l’innocence avec laquelle elle mordille son stylo, l’ombre chanceuse qui joue entre ses seins, son short en jean plus court que court et enfin, la caresse que son pied léger imprime à son tibia en un mouvement de va-et-vient indolent. En y réfléchissant bien, tous ces détails n’ont finalement que peu d’importance. C’est la naïveté du tableau d’ensemble qui fait tout son charme. Tiens, elle boit une bière. Bon point. C’est une biche. Tiens, elle fume. Bon point aussi. Terriblement affolant. Tiens, elle croque dans un carnet. Très très bon point. Allez, j’arrête mes conneries. J’ai déjà assez d’emmerdes comme ça pour éviter de me rajouter une affaire avec une mineure. Mais sur l’instant, c’est vrai que je lui apprendrai bien comment passer en quelques heures de biche à bitch.

 

Des connards qui font du yachetingue arrivent à seize et pourrissent mon rêve et l’ambiance de la terrasse en un rien de temps. Ils braillent, cherchent à se faire voir, à se faire entendre. Ils pissent joyeusement autour de leur territoire, résumé à trois tables côte-côte. Que des beaux gosses, hâlés, les cheveux en désordre, accompagnés de leurs femmes super copines entre elles, super jalouses sûrement mais super copines quand même. Ils sont tous, sans distinction, en polos. Trois Ralph Lauren, deux Lacoste, un Fred Perry et deux autres de marque indéterminée. Tournée de crêpes et Coca Light. Un de leurs potes arrive, réincarnation de Chet Baker pour la coupe de cheveux, Dolph Lundgren pour la mâchoire et Cindy Sanders pour le niveau intellectuel de ses premières phrases. Il est en polo bien sûr. Ça parle de Monique, des deux qui la tiennent, de ce que le vélo c’est quand même super, de leurs retours de beuveries où ils ont réussi à contourner les gendarmes, de moi j’étais bien à deux grammes, de la voiture de l’un, de la maîtresse de l’autre mais un peu moins fort que le reste de la conversation, des chiottes de la boîte de nuit du coin. Sur la tablée, l’Iphone remporte le combat par 8 contre 5 face à Blackberry. Trop forts chez Apple. Des musiciens viennent animer la place du village. Violon, violoncelle. Ce sont de vrais musiciens qui posent une teinte sépia à toute la scène en quelques accords. C’est plutôt joli, ça joue bien. Le patron du café, gros con bientôt riche, augmente le volume de la sono jusqu’à couvrir la nuisance de cette vraie musique par une techno danse transe mes couilles assourdissante. Plus je regarde les gens, plus ils m’apparaissent comme des insectes. Chacun bourdonne à sa manière. L’un butine, l’autre grésille, le troisième batifole tandis que des fourmis rampent à toute vitesse, en toutes directions. Un quinqua au téléphone, tanné comme une vieille semelle me bouscule en passant entre les tables, me regarde et tourne le dos en continuant sa conversation d’une haute importance car il parle de la commode de sa grand-mère. Je me la matérialise en fermant les yeux un instant, j’en casse les quatre pieds, je lui en enfonce un dans l’œil, un second dans la bouche en lui cassant toutes les dents. Il tombe à quatre pattes par terre, gémissant, j’en profite pour lui enfoncer la troisième en réfléchissant en même temps à ce que je vais bien pouvoir faire du quatrième pied. J’ouvre à nouveau les yeux. Il regarde dans ma direction mais dès que je le toise, il détourne le regard en laissant éclater un rire poussé. D’un coup, j’ai envie de mettre un grand coup de pied dans la fourmilière, de faire taire ce bourdonnement qui monte. Je me lève, je respire et de toutes mes forces. Sans pouvoir me contrôler, je me mets à hurler : WAAAAAAAAA-je choppe le quinqua par les oreilles- WAAAAAAAAAA-je passe de table en table-WAAAAAAAAAA-je leur aboie au visage-WAAAAAAA-j’attrape une petite fille toute mignonne en Bonpoint-WAAAAAAAA-je hurle sur sa mère-WAAAAAAA-j’éclate une table au passage WAAAAAA-je me barre-WAAAAAA-je fais tomber des dizaines de vélos-WAAAAAAAAA !-je mets une droite à un mec que je ne connais pas-WAAAAAA-je me tire-WAAAAAAA. Fin des vacances.

 

Chapitre 3.

 

Le soleil ne brûle plus. Il est froid. Je l’entrevois.

 

Malgré la dernière séance, j’ai un mail de mon agent qui m’annonce qu’il me base. Cet espèce de connard qui n’a rien fait pour moi depuis six mois se permet de me virer ? Je l’appelle et je l’insulte volume maximal en crachant dans mon téléphone.

 

- C’est moi qui te vire, trou du cul ! T’es une merde, une loque, tu ne me mérites pas ! Eh, au fait, j’ai baisé ta femme et en plus, c’est un mauvais coup ! Elle a le cul aussi large que le Grand Canyon et aussi aride que le désert du Mojave !

 

Je raccroche.

 

Ca va déjà mieux, bon débarras. Et sa femme n’était pas un si mauvais coup que ça en plus.

 

Le même jour, surfant sur des sites de cul pour me branler, je tombe sur une annonce. Cherche photographe de charme, plus si aff et tout le bordel. J’hésite un instant, la queue à la main. Qu’est-ce que je risque à essayer ? Au final, c’est un sujet comme un autre. Il faut de la technique. Je l’ai. Il faut du matériel. Je l’ai. Il faut que ça paye. Ça doit, à priori. J’appelle.

 

Rendez-vous le lendemain en début d’après-midi. Un studio au fin fond de la Plaine Saint-Denis. Enfin studio, c’est un bien grand mot. Sur un shooting classique, on aurait appelé ça un cagibi ou à la rigueur une loge mais pas un studio. Un canapé jaune croûte de cuir râpé trône au milieu, plus défoncé que tous les culs qu’il a déjà dû accueillir. La lumière sur la scène ne s’accommode pas de subtilités, le chef op’ doit être en vacances, c’est pleins phares à gauche et pleins phare à droite. Il va falloir travailler du diaphragme pour arriver à en sortir quelque chose de potable.

 

Je rencontre le producteur avec qui j‘ai rendez-vous. Je me l’étais imaginé moustachu, adipeux, avec un cigare de mauvaise marque au coin des lèvres. Cheveux gris, la petite soixantaine travaillée aux UV mais sans ostentation. Veste de tweed bien taillée style Berteil, pantalon à pinces de velours, je découvre un mec tout ce qu’il y a de plus bourgeois. Il sort d’une Porsche Cayenne gris anthracite d’où s’écoule un jazz d’excellente qualité. À priori du Charlie Mingus. On a l’impression qu’il va au boulot chez AXA.

 

- Vous êtes le photographe ?

 

Avec mes trois boîtiers Nikon autour du cou, j’ai envie de lui répondre que non, je suis cordonnier mais que j’adore les photos de hangars pourris surtout le mardi après-midi mais je me ravise. J’ai trop la dalle.

 

- C’est moi.

 

- Bon alors voilà, c’est bien simple. Aujourd’hui, c’est une double avec Marco, Antwan et Monica. Alors je veux que ça sente la chatte, qu’on ait du foutre plein les yeux mais j’aimerai bien aussi que ça soit sensuel. En gros, ils font leurs scène une première fois pour répéter les étapes et après, on tourne. Vous, c’est avant que vous shootez. Je vais pas arrêter le tournage juste pour qu’ils vous offrent un sourire. De toutes façon, aujourd’hui, c’est du hardcore, du deep, de l’extrême. Il faut qu’elle souffre, Monica. Bon, c’est du cinéma. Elle ne sent presque rien tellement elle est lubrifiée mais ça cartonne en ce moment le hardcore, c’est ce que demande le plus le public. Qu’on les étrangle, qu’on leur crache à la gueule, qu’on les fasse suffoquer avec des braquemards énorme. Alors, je fais. Moi, je suis là pour lui donner ce qu’il veut. »

 

J’essaie de ne pas me démonter, de faire pro. Pour pas avoir l’air d’un con.

 

- Et aujourd’hui, c’est quoi les étapes du script ?

 

Il éclate de rire et manque s’étouffer.

 

- Les étapes ? Toujours les mêmes. Un, Irina est chez elle avec Marco. Soudain, elle a très chaud donc elle suce Marco. Deux, Antwan le postier, frappe à la porte pour livrer une lettre. Comme personne ne répond vu que Monica est occupée à sucer Marco, il fait le tour par le jardin. Il a de la conscience professionnelle, le postier, pas comme l’autre con de Besancenot. Ha ha, elle est bonne celle-là. Donc, le postier, il arrive par la véranda et découvre les deux en plein 69. Marco en train de gamahucher Monica et Monica en train de faire du deep throat sur Marco. Il regarde deux minutes avant que Marco ne le voie. Comble de chance, Marco il est pas bégueule, il partage. Et Monica, c’est un peu comme Daniela, tu vois… ha ha haaa… je suis fendard. Bref, il fait semblant d’être gêné mais pas longtemps non plus. Il se désape. Monica se met à le sucer pendant qu’elle se fait bouffer le cul par Marco. Le postier se glisse sur le canapé et Monica lui monte dessus. Marco regarde un peu, se branle et file sa queue à sucer à Monica tandis que l’autre la pilonne par dessous. Puis Marco passe derrière Monica et lui prend le cul. Ils la liment tous les deux pendant trois-quatre minutes et se retirent en même temps pour lui éjaculer sur la gueule. Une fois terminé, Monica les suce encore un peu et c’est bon, on peut passer à la scène suivante. Après, on a des variantes. Des uniformes de plombier, d’électricien et il n’y a pas longtemps, j’ai récupéré des uniformes SS pour presque rien. C’est pour le film de la semaine prochaine. Ça s’appelle «AuschwiX». C’est mon idée, c’est bon, non ? Ça va cartonner en Allemagne !

C'est vendredi, c'est le Bordel #231

Il est fier. Il fait le plus beau métier du monde. Il est heureux. Et puis, l’utilisation de ce «gamahucher» désuet et son vouvoiement a réussi à me faire sourire parmi ce déferlement de cul, de foutre et d’insanités crûment assumées par ce bourgeois gentilhomme bien propre sur lui.

 

- Je veux des photos de chaque étape, des gros plans, des plans larges, des plans serrés. Pendant les répètes, vous dites « stop », ils figent le mouvement, vous shootez et ça repart. Et ainsi de suite. 10 minutes de séance et je vous achète 12 euros la photo. Et n’oubliez pas, je veux du sensuel. Vous pensez que c’est dans vos cordes ?

Le temps de me demander pourquoi 12 euro la photo et pas 11 ou 15 et ma bouche, séparée de mon cerveau, répond à ma place.

 

- C’est comme si c’était fait.

 

- Alors faisons et ça fera l’affaire, clame-t-il, heureux de son effet.

 

Je me pointe le lendemain dans une boîte échangiste, le Donjon. Le sujet ne m’ayant jamais tenté car je suis finalement assez classique en matière de sexualité, je ne m’étais jamais essayé à ce type de lieux. Comme un bon paquet d’hommes, j’ai essayé une fois le triolisme avec deux femmes, deux putes de Hong Kong ramassées sur Hennessy Road mais mes fantasmes ne sont jamais allé vers la domination à outrance de mes partenaires. Je suis pour le partage en amour. Mon propre plaisir ne me suffit pas.

 

Je découvre un nouveau monde en descendant d’interminables escaliers aussi poisseux que sombres. La main courante de l’escalier doit être un nid à microbes dont rêverait tout épidémiologiste. Le Donjon regorge de salles, d’alcôves. Certaines privées, d’autres, non. La production qui s’accomode peu des détails a loué deux salles pour le tournage de leur prochain opus, « AuschwiX ». Une première, sobre, bancs de bois, sol crasseux et barreaux tout autour. La seconde, du même acabit que la première mais avec tout un matériel ultrasophistiqué pendant du plafond pour attacher, bâillonner, ligoter une jeune personne en latex qui semble ravie de se prêter à cet exercice de voltige. Le fait que le latex soit apparu bien après la seconde guerre mondiale ne semblant chagriner personne, la scène se met en place et moi, je me mets à shooter. Mister Tweed avait raison. Les étapes sont les mêmes, le postier est devenu maton. En zoomant dessus avec mon 18-200, je me demande même si c’est pas la même casquette.

 

À l’issue de la première séance, on peut dire que j’ai eu de la chance. Le trio s’est planté dans les étapes de préparation de la scène, il a fallu tout reprendre. J’ai donc eu 25 minutes au lieu de dix pour m’acclimater à mon ou plutôt mes nouveaux sujets. J’ai vendu 74 photos à Mister Tweed ce qui prouve que mes notions de sensualité et de style lui conviennent. 888 euros en une demi-heure, même si le boulot est un peu sale, c’est très proprement payé. Trois : ne pas oublier de ramener un drap de protection pour mes appareils et moi la prochaine fois. Je ne veux pas me prendre une giclée de sperme dans l’œil deux fois. Ca colle cette saloperie. Dernier point, je crois que j’ai apprécié. J’ai même bandé, ce qui ne m’était plus arrivé depuis Irina.

 

Mister Tweed, ravi, m’a proposé de suivre ses prochaines aventures en même temps qu’il se faisait pomper le dard par une nouvelle fille en A. « Bacchanales Anales 7» me voilà.

 

Chapitre 4.

 

Alors, autant les quatre ou cinq premières séances, on prend vraiment son pied. Les filles sont jeunes, souvent pas mal du tout et je n’avais pas fait l’amour depuis six mois et des brouettes. Celles qui ne sont pas encore passées au bistouri sont les plus intéressantes.

 

J’ai vite oublié que j’étais un photographe qui composait ses lumières pendant deux jours d’un air grave mais concentré. On oublie les mannequins dont le salaire journalier correspond à 10 productions maison. On oublie qu’on avait du goût, un style, une certaine volonté artistique. On oublie tout quand on a besoin d’argent. On s’assoit sur ses principes et on se les carre profond dans l’oignon.

 

Aujourd’hui, pas de séance. À coup de coke, de pétard, de coke, de pétard et de coke, je m’emploie consciencieusement à m’oublier moi-même. À ne pas penser à ma vie. À la mort. À ne pas exister pour ne pas avoir à me regarder. Sandra, une copine, m’appelle et me propose de boire un coup mais je suis bien trop défoncé pour bouger. À la moyenne que je poursuis, ma belle Colombienne s’étiole à vue d’œil et il va falloir retravailler vite fait car je suis presque à sec. Cette conne de Sandra, une belle paumée elle aussi, débarque dans le secret espoir de profiter de ma réserve de CC. Mon canapé me la joue version sables mouvants et refuse de lâcher sa proie. Sandra sniffe. Je propose la botte à Sandra. Sandra s’énerve, m’envoie chier. Je reprends de la coke. Ma énième ligne depuis ce matin. Sandra resniffe. Elle gueule, me fait des leçons de morale à deux balles, elle qui s’est faite prendre par tout Paris. Tiens, je reprends encore une ligne, la dernière de la table. Elle hurle mais j’entends à peine ce qu’elle me dit, je suis dans un bocal de coton, les sons m’arrivent étouffés, sourds. Elle me casse les couilles cette conne. Elle me sort par les trous de nez. Elle aboie encore je ne sais quoi. Sans que je la contrôle vraiment, ma main part à toute vitesse. Une claque magistrale. Sandra s’étale et s’explose la tronche contre le mur. Merde. Elle glisse comme au ralenti, comme au cinéma. Les yeux ouverts. Merde. Je lui mets des claques. Elle ne réagit pas. Merde. Je la secoue. Toujours rien. Putain de bordel de merde.

 

Ca fait cinq heures que je regarde Sandra. Je l’ai déposée dans le fauteuil juste en face de moi. Elle ne bouge pas. Normal, elle est morte. Définitivement. C’est la première fois que je suis confronté à quelqu’un de mort. C’est pas tous les jours. Etonnamment, elle ne me fait pas peur. Je la trouve même belle. Sa couleur a changé, elle est comme marbrée. Ses yeux sont grands ouverts mais plus aucune expression ne s’en échappe. Le vide.

 

Je me fais une pizza. Anchois Pepperoni. Pas trop le choix, c’est la seule chose qui reste dans le frigo. J’attaque une bière et je retourne voir Sandra. Elle n’a pas bougé, je me dis. Aha. Je souris. C’est étrange comme je me sens détaché d’elle. Je m’approche. Je la regarde. Je la sens. Guerlain, probablement. Elle sent bon.

 

Sandra et moi, on n’a jamais baisé. Jamais ça ne m’était venu à l’idée. Sandra est super marrante quand elle ne casse pas les couilles. Elle est souvent là en cas de coup dur et c’est vrai que toutes ses qualités avaient occulté complètement à mes yeux d’hétéro queutard le fait que Sandra est aussi femme. Ou était. Mais là, dans son fauteuil, avec ce filet de sang qui redessine son visage, je la trouve superbe. Désirable.

Je m’approche encore. Je rigole, car elle ne bouge toujours pas. Sa bouche est entrouverte, légèrement pendante. Je caresse sur lèvres du pouce. Je force le bastion de ses dents. De l’autre main, je dégrafe son chemisier mi-soie mi-sang. Sandra a des seins. Et un de chaque côté. Je presse la peau de la main. Je caresse, je serre, j’enroule. J’embrasse. Je lèche.

 

J’essaie de lui retirer son chemisier mais elle est lourde, c’est compliqué. Je vais prendre des ciseaux à la cuisine. Je lui retire cette peau inutile. Je me dis qu’elle n’aura pas froid et ça me fait encore marrer. Son soutien-gorge est moche, gris, genre sport. Coupé. Ses seins tombent, délestés de leur carcan. Ils sont superbes. Bien dessinés, un tantinet lourds, des aréoles fines et sombres, on dirait des cookies. Je la redresse un peu. Son sein gauche est un peu plus gros que l’autre. Je les malaxe, lèche, triture pendant bien dix minutes. Je suis un adolescent qui vient de trouver la femme qui va tout lui apprendre, lentement, acceptant les erreurs de jeunesse, les indélicatesses, le trop plein de fougue et cette candeur que le manque d’expérience rend charmante. Sandra est tout ça. Et morte.

 

J’avance les lames des ciseaux vers sa jupe, mi-longue, en daim beige foncé. La matière est épaisse mais en forçant un peu, je la libère enfin de ce carcan. Sa petite culotte est dépareillée par rapport à son soutien-gorge. Je me dis qu’elle n’avait prévu de voir personne aujourd’hui. Elle aurait mieux fait. Coupée, la culotte. Je la fais glisser délicieusement, en prenant mon temps avant de l’apprécier enfin nue. Elle est vraiment magnifique. Je me demande encore comment je n’avais pu la voir pendant toutes ces années. Pour peu, j’aurais même pu en tomber amoureux. Toujours soumise aux lois de la pesanteur malgré son état, Sandra se met à tomber vers l’avant. Je la rattrape juste avant qu’elle ne s’affale par terre. Pas facile de gérer un corps mort, le poids, l’absence de réaction, ça glisse entre les doigts, ça n’a pas de prise. Alors je décide de lui mettre deux doigts dans la bouche pour la relever. Un point d’appui d’alpiniste. Je lui enfonce le doigt dans la gorge et d’un coup, je la relève. Dans le fauteuil, je la repositionne. Une jambe tendue en diagonale, une autre sur un accoudoir. Un bras croisé devant elle et l’autre posé presque gracieusement le long de son corps. Sandra se donne corps et âme. Elle est à moi et j’en fais ce que je veux.

 

Putain. L’idée.

 

Je choppe le fauteuil et je le tire en arrière de toutes mes forces. Je le traîne dans le couloir. Putain, c’est lourd. Je tire, je sue, j’en chie mais je l’amène jusqu’à mon petit studio du fond de l’appartement.

 

Sandra est retombée. Je la remets en place, pantin de moi. Je lui écarte un peu plus les jambes, la chatte au bord du fauteuil. Je remet ses cheveux en place mais sa tête n’arrête pas de tomber. Il faut que je trouve un truc. Je retourne dans la cuisine, fouille tous mes tiroirs. Je prends la grande fourchette à rôti. Deux dents. Pointues. Sandra est toujours là. Je passe derrière elle, je lui attrape les cheveux de la main gauche, tête tendue. Je prends ma respiration et d’un coup sec, je lui enfonce la fourchette de quatre bons centimètres dans le crâne. Un trépied parfait.

 

Je repasse devant. Sa tête est droite, légèrement inclinée. Elle tient très bien. Avec toutes ces manipulations, on dirait maintenant qu’elle sourit. Je la brosse, je la coiffe. Je la maquille. Un peu de poudre mais très peu. Je remets ses bras en place, ouvre un peu sa bouche. Elle est lascive et absente, étrange mélange.

 

J’allume mes lumières. Shtak, shtak, shtik. Je sors mon dos numérique, mon pied. Je mets tout en place. Je fais mes polas. J’ajuste mes lumières. Je prends une ligne, deux, trois. Je la shoote. Je la bouge. Je la shoote. Je reprends une ligne. Je la shoote. Je vais chercher de la lingerie d’un vieux shooting ou de vieilles copines. Je la shoote. Je me branle. Je la shoote. Je la baise. Je la shoote. 200, 300, 400 photos. La plus belle séance de ma vie. Je vais me coucher. Je bande encore.

 

Chapitre 5.

 

Au réveil, Sandra est toujours là. Le contraire eut été étonnant. Elle s’est juste lentement affalée sur le côté pendant la nuit. Je me dis un instant qu’elle doit avoir froid en la regardant, ce qui prouve que je ne suis pas bien réveillé. Je vais me faire un café. Etrange à quel point je me sens totalement détaché. Ce n’est pas que je ne ressens rien mais il y a une petite partie de moi que ça ne touche pas. Je finis un morceau de pizza en buvant mon café. Anchois-Cawa. Pas génial comme cocktail. Sous l’effet de la caféine, la brume de mon cerveau s’estompe lentement. J’allume une clope. Je vais voir Sandra. Toujours belle. Toujours morte.

 

J’allume mon ordi. Les photos sont superbes. Plan large. Sandra, presque hautaine dans sa nudité, vous regarde plus que dans les yeux, derrière encore. Plan serré de ses seins, de ses hanches, de ses épaules. Le blanc de sa peau, le rouge de son sang. Malgré le sujet, mes reflêxes professionnels reprennent le dessus. je me dis qu’il faut que je retouche sa bouche, j’aurai dû la maquiller. Au final, je sélectionne 12 photos, quatre en pied, deux portraits, ses jambes, ses hanches, son cou, ses seins, ses mains, ses yeux.

 

J’ai travaillé avec mon 1.2, les détails partent dans le flou. Douceur ouatée, violence contrastée. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens à nouveau artiste. Etrangement.

 

Je réduis mes fichiers. 72 dpi. Je prends une ligne. J’ouvre Internet et je me crée une nouvelle adresse. Contact@snuffart.com. J’écris un nouveau message, invente un texte à la con sur les mérites et les qualités de cette grande avancée pour l’art contemporain qu’est le Snuff Art, sur la vérité qui s’écoule de ces images aussi sûrement que le sang des deux trous à l’arrière du crâne de Sandra. J’envoie un mail groupé à tout ce que la planète compte de galeries branchaga, ultra-conceptuelles mes couilles, de New York à Pékin. Cling. Message sent. C’est l’heure de la douche. Je prends une autre ligne.

 

Chapitre 6.

 

Elle sent. De plus en plus. Sandra pue même carrément. Il faut que je trouve rapidement une solution. Je n’ai rien d’un serial killer, je ne me vois pas la débiter avec le couteau à viande de Papa. Je regarde autour de moi, à la recherche d’une idée. Rien. Snifff, une ligne. Cette petite poudre blanche me fait penser à Irina. C’est la seule personne au monde à qui je peux faire vraiment confiance. Je l’appelle. On ne sait jamais, elle aura peut-être une idée.

 

-Irina, c’est Bruno. J’ai besoin de toi, là, maintenant, tout de suite.

 

- J’a rien chez moi, Bruno. No CC. I’m broke.

 

- C’est pas de ça dont j’ai besoin, il me faut de l’aide, ramène ta fraise presto.

 

- Ok Bruno, just coming.

 

- Fais vite.

 

Irina sonne à la porte une heure et demie après. C’est sa notion de la rapidité. Pourtant, elle habite à quatre rues de chez moi mais elle ne peut s’empêcher de s’apprêter comme pour un défilé Mugler même quand elle va s’acheter une salade.

 

- Hello Bruno, comé vai ?

 

Irina parle parfois un désespérant esperanto, mélange d’italien, de sa langue natale que j’oublie toujours et de bribes d’autres langues apprises pendant ses quelques années de gloire.

 

- Vai pas super, Irina, vai même pas bien du tout. J’ai fait une connerie.

 

- Allez Bruno, pas la première.

 

- Oui mais celle-là, c’est une merde de compétition. C’est Sandra. Elle est morte. Je l’ai frappée, elle est tombée contre le mur, je voulais pas, je voulais pas… elle est morte, putain. Qu’est-ce que je vais faire ?

 

Irina se marre. Elle croit encore que je suis en plein délire. Elle est prise d’un fou rire en me regardant. Elle n’a pas conscience. Elle ne sait pas. Elle entre dans le studio. Son rire s’enfonce dans sa gorge aussi sûrement qu’une oie qu’on gave. Elle sait désormais.

 

- What the fuck ??? What… what happened ?

 

Si j’avais été dans un état normal, j’aurai rigolé de cette propension qu’a Irina de parler anglais dès qu’elle est surprise ou en colère ou apeurée et elle est un peu des trois en ce moment. Je lui explique le bordel, en me bouffant les doigts. En croisant mon reflet dans une des grandes glaces du studio, je vois un gamin qui a fait une énorme connerie mais j’ai beau me regarder, toujours pas de remords ou de peine dans ces yeux-là. Je me fais peur.

 

- What the hell do you want me to do Bruno, this isn’t a movie, this isn’t « Léon » or something like that, i cannot wash that kind of dirt for you, are you out of your mind, this is your fucking mess and there’s nothing i can do for you.

 

Blam, la porte. Elle se tire. Elle non plus ne semble pas sensible à la mort d’un être humain. À croire que nous sommes tous devenus des rhinocéros, carapace épaisse, cœur caché. Bien profond. Emotion en option.

 

Je panique. Je tourne en rond. J’ai beau avoir regardé tout Dexter, je n’ai pas la moindre idée de comment m’en sortir. On ne s’improvise pas truand comme ça. Pour me calmer, je reprends une ligne. Pas sûr que ça aide mais ça ne fait pas de mal. Je ne vois aucun ami à qui je puisse en parler, faut dire que je n’en ai plus beaucoup depuis ma descente aux enfers. Il y a quatre ans, tout le monde voulait mon numéro. J’avais même retrouvé une mannequin débutante endormie sur mon paillasson, elle voulait que je la shoote et elle était très convaincante. La série avait lancé sa carrière et désormais elle enfile les contrats comme d’autres des perles. Cosmétique, fringues, luxe, elle est partout, même dans le premier clip de ces braillards de rockeurs français plus méchus que péchus qui croient réinventer le rock à chaque larsen. Markétés à la chaussette près, ils se paient la star des top models du moment dans leur clip sûrement réalisé par la star des réals du moment dans la star des boites de prod du moment. Les minettes vont en chialer et acheter du mp3 sur le net par palanquées. Pour un cd acheté, un tee-shirt offert et c’est parti. Vive le rock. Personne. Je ne vois personne à qui en parler. Si ce n’est, peut-être. Non. Si. Il doit savoir. Non. Je ne peux pas lui demander. Si. Il doit pouvoir. Il peut. Je cherche le numéro de Mister Tweed dans mon portable. Je réalise que je n’ai même pas demandé son nom au roi du X. Remarque, lui non plus. Un partout.

 

À croire que c’est un des aspects naturels de ce métier. Après mon appel, Mister Tweed m’a envoyé deux malabars gonflés à l’hélium. Les Heckel et Jeckel de la créatine. Ils sont entrés dans l’appartement, juste un “C’est où?” et ils se sont occupés du reste. Le second bas du front portait un rouleau de papier bulle et du chatterton. Ils sont entrés dans le studio, ont chopé Sandra sous les bras et par les jambes et l’ont posé sur le papier bulle. Roule, roule, roule, roule, quatre tours de papier et le factotum a chattertonné le problème à tour de bras. Et ils sont partis. Avec Sandra et mes problèmes.

 

Mister Tweed ne m’en a jamais reparlé. Mon Stuff Art a beaucoup plu à des galeries japonaises, berlinoises et une de San Francisco mais Tweedy m’a fait comprendre que j’avais eu une très mauvaise idée et qu’il valait mieux la jouer profil bas. J’avais donc du décliner. Disons que je suis désormais à sa disposition. J’ai eu de la promotion. Je suis devenu réalisateur. Il me fait faire des trucs vraiment dégueulasses. En ce moment, je fais dans le canin. Et l’humain. Et le canin dans l’humain. Je fais dans l’abject, dans tout ce que Mister Tweed ne montre pas officiellement, tout ce qu’il ne vend pas en dvd mais sur des sites très protégés et très spécialisés. La semaine prochaine, on va avoir du nouveau. Mister Tweed a commandé des caméras 3D. L’avenir du métier qu’il dit. Comme la jolie poupée russe de 14 ans qui l’accompagne. Et sa sœur de 8, 9 ans à tout casser. À tout casser. Personne n’a demandé après Sandra.

 

C'est vendredi, c'est le Bordel #231

Chapitre 7.

 

Donetsk est sous la neige. Vent glacial. Devant moi, les dômes noirs à flèches d’or de la cathédrale de la Transfiguration du Christ donnent un peu de relief à ce manteau blanc qui recouvre la ville. Hier, j’ai refusé à Mister Tweed de faire une scène, de faire ce qu’on me demandait une fois de plus. Je ne pouvais pas et au regard de Mister Tweed, je sais que le monde ne sera jamais assez grand pour me cacher. J’ai vu ce qu’ils avaient fait de certaines nanas récalcitrantes, je ne crois pas qu’elles soient rentrées chez papa maman. Mais je ne leur laisserai pas ce plaisir. Ils croyaient m’avoir coincé mais par deux fois, je leur ai échappé. Je cherche ma coke dans la poche de mon jean. Merde, elle a du tomber pendant que je carapatais. Pfff, à quoi bon. Dans ma poche, mon téléphone vibre. C’est Irina. Je mets sur messagerie. Plus bas, très bas sous moi, le parc de la cathédrale se réveille. Quelques fourmis ça et là. Je relève la tête et regarde la lumière. Ouverture 6.3 à 640. Belle image.

 

Je passe la margelle. Désormais, ni elle ni rien ne me retient. J’écarte les bras. Autant faire les choses avec style une dernière fois. 3. 2. 1.

 

Brûle le sang, perce le cœur, éparpille. Rideau carmin.

 

FIN

 

 

 

 

 

 

Ceci est un Message à Caractère Informatif. Malgré sa teneur principalement rédactionnelle qui ne se reproduira plus de sitôt, vous pouvez liker, tweeter, linkediner, pinterester et google+er ce bordel un peu particulier comme si c'était un bordel du vendredi normal avec plein d'images dedans car en fait, il y a plein d'images dedans si vous êtes parvenu au bout du texte ci-dessus. Mais ne faites tout ceci (liker, twitter etc...) que si et seulement si vous l'aviez apprécié. Sinon, laissez tomber et bonne fêtes et bonne année et déconnez pas sur les routes, je veux tous et toutes vous revoir en 2015.

commentaires

Meduloblong 19/12/2014 23:24

Superbe, merci et je suis d'accord avec "david": plus souvent svp…

david 19/12/2014 19:11

plus souvent svp...

zousch 19/12/2014 10:07

Bonnefêtetàtoiitouetbonnenannéedeuxmillequinze !

zousch 19/12/2014 10:05

Bonnefêtetàtoiitoupournoëletbonneannéedeuxmilquinze !

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