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Mon Chien Stupide

par Pagman 16 Juillet 2009, 09:36 À part ça


... Non, rien à voir avec Klark, snif, qui vient de nous quitter, snif snif, nous laissant dévastés comme la plaine d'Austerlitz après la bataille, snif snif snif. Klark était loin d'être stupide, il mangeait même des clémentines et du réglisse ce qui est tout de même un sacré signe d'intelligence pour un chien. Si je reprends la plume aujourd'hui, c'est d'une, pour me changer les idées, de deux, comme disait Freddy Mercury, parce que le "show must go on" et de trois, car je suis tombé sur la quatrième de couverture de "Mon Chien Stupide" de John Fante en cherchant un livre estival pour mon jeune frère. "Si vous avez des idées noires, plongez-vous dans Mon Chien Stupide. Vous en sortirez revigoré". Alors comme j'aime bien me sentir revigoré et que j'ai un peu les idées noires en ce moment, je tente le coup. Et Fante s'y connaissait en chien, il avait des bull-terriers dont un nommé Rocco que voici que voilà, juste en dessous. Bisou Klark. Snif. Allez.





Je me suis aperçu qu'en 330 et des brouettes articles depuis 8 mois, je n'avais jamais parlé de John Fante. Abracadabrantesque. Pourtant, Fante fut pour moi un éblouissement aussi intense que la découverte de la peinture de Nicolas de Staël ou les photographies de Walker Evans alors il serait temps que je vous en cause un peu. Si vous n'avez encore jamais lu un livre de John Fante, vous avez une chance insensée. C'est l'été, vous avez du temps libre et lire Fante sous une tonnelle avec un petit verre de vin et un léger vent coulis en même temps est un plaisir dont vous vous souviendrez longtemps. À noter que Fante peut également se lire dans les faubourgs de Carthages ou à Bû et le tout sans tonnelle ni même un verre de vin avec le même plaisir.

Fante, c'est l'écriture à son sommet, le rien quotidien porté au pinacle, la vie comme on ne la ressent que rarement. Quand Fante relate la vie des immigrés italiens en Amérique dans les années 40, c'est l'odeur de l'ail qui grille avec les poivrons sur le vieux poêle réchauffant toute la famille qui vous monte au nez. Fante, ça sent la moisissure, le dessous de bras, l'amour cru et le mortier frais. Fante, c'est une manière de vous faire rentrer dans l'histoire, de faire de vous un personnage à part entière que j'ai rarement retrouvé ailleurs. Fante, c'est toute la beauté et la laideur du monde dans un même chapitre. Fante c'est du cinéma en quarante lignes. Fante vous laisse un goût d'inachevé à chaque dernière page de ses romans. Fante, quand on s'y met, on voudrait tout suspendre pour que le mot Fin n'arrive jamais.





Les livres de John Fante sont romancés mais profondément auto-biographiques. Son acolyte, son double de roman, c'est Arturo Bandini, fils d'immigrés italien, dont les premières aventures sortent en 1938. Bandini cherche à quitter son Colorado natal pour se faire une place au soleil. Il est intelligent, jouisseur, philosophe à ses heures, curieux, teigneux, petit et poilu. il veut s'élever socialement et, menteur comme il est, est prêt à tout pour y parvenir.

Mais pour parler de Fante finalement, le mieux est de faire appel à un autre immense talent que j'adore : Charles Bukowski. C'est lui qui signe la préface de "Demande à la Poussière", un de mes livres favoris de Fante. Mais je les aime tous.

"J'étais jeune, affamé, ivrogne, essayant d'être un écrivain. J'ai passé le plus clair de mon temps à lire downtown à la bibliothèque municipale de Los Angeles et rien de ce que je lisais n'avait de rapport avec moi ou la rue ou les gens autour de moi. C'était comme si tout le monde jouait aux charades et que ceux qui n'avaient rien à dire étaient reconnus comme de grands écrivains. Leurs écrits étaient un mélange de subtilité, d'adresse et de convenance, qui étaient lus, enseignés, digérés et transmis. C'était une machination, une habile et prudente "culture mondiale". Il fallait retourner aux écrivains russes d'avant la Révolution pour trouver un peu de hasard, un peu de passion. Il y avait quelques exceptions, mais si peu que les lire était vite fait et vous laissait affamé devant des rangées et des rangées de livres ennuyeux. Avec le charme des siècles à redécouvrir, les modernes n'étaient pas très bons. Je tirais livre après livre des étagères. Pourquoi est-ce que personne ne disait rien ? Pourquoi est-ce que personne ne criait ? La section "religion" n'était qu'un vaste marécage pour moi. Au rayon "philosophie" je trouvai un ou deux allemands amers qui me remontèrent le moral et ce fut terminé. J'essayai les mathématiques mais les mathématiques supérieures étaient comme la religion : cela me passait à côté. J'essayai la géologie, domaine que je trouvai curieux, mais finalement pas nourrissant. J'ai trouvé des livres de chirurgie, j'aimais les livres de chirurgie, les mots étaient nouveaux et les illustrations étaient merveilleuses. J'ai particulièrement aimé et je me souviens des opérations du mésocôlon. Je laissai tomber la chirurgie et retournai vers la grande salle avec les romanciers et les écrivains de nouvelles.

Quand j'avais assez de vin, je n'allais jamais à la bibliothèque. Une bibliothèque est un endroit merveilleux quand on n'a rien à boire ou à manger ou quand la propriétaire vous cherche et demande ses arriérés - et à la bibliothèque au moins, on peut utiliser les toilettes. J'ai vu un certain nombre de clochards traîner là, tous endormis sur leur tas de livres. J'ai continué de marcher autour de la grande salle, tirant les livres des étagères, lisant quelques lignes, quelques pages et les reposant.

Un jour, j'ai sorti un livre, je l'ai ouvert et c'était ça.

Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l'or à la décharge publique. J'ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. Chaque ligne avait sa propre énergie et était suivie d'une semblable et la vraie substance de chaque ligne donnait sa forme à la page, une sensation de quelque chose sculptée dans le texte. Voilà enfin un homme qui n'avait pas peur de l'émotion. L'humour et la douleur mélangés avec une superbe simplicité. Le début du livre était un gigantesque miracle pour moi.

J'avais une carte de la bibliothèque. Je sortis le livre et l'emportai dans ma chambre. Je me couchai sur mon lit et le lus. Et je compris bien avant de le terminer qu'il y avait là un homme qui avait changé l'écriture.

Le livre était Ask the Dust (Demande à la Poussière) et l'auteur, John Fante. Il allait toute ma vie m'influencer dans mon travail. Je terminai Ask the Dust et cherchai d'autres Fante à la bibliothèque. J'en trouvai, Dago Red (Le vin de la jeunesse) et Bandini. Ils étaient du même calibre, écrits avec les tripes et le cœur. Oui, Fante a eu un énorme effet sur moi. Peu de temps après avoir lu ses livres, j'ai commencé à vivre avec une femme, elle était une plus grande ivrogne que moi, nous avions de grandes bagarres ; souvent je lui criais " Je ne m'appelle pas Fils de Pute, je m'appelle Bandini, Arturo Bandini."

Fante était mon Dieu et je savais qu'on ne devait pas les déranger, on ne frappe pas à leur porte. J'ai imaginé où il habitait, sur Angel Fight et que peut-être, il était toujours là. Presque tous les jours, je passai devant et que c'était par cette fenêtre que Camélia était passée, cette porte d'hôtel, ce hall. Je ne l'ai jamais su. 39 ans plus tard, j'ai relu Ask the Dust, c'est-à-dire que je l'ai relu cette année et cela tient toujours le coup, comme tous les autres Fante. Celui-ci est mon préféré car il fut ma première découverte de la magie.

Il y a d'autres livres que Dago Red et Wait until Spring, Bandini. il y a Full of Life (Plein de vie). Et à un moment, Fante travaillait à un roman appelé Dreams of Bunker Hill (sorti en 85 après la mort de Fante). Dans d'autres circonstances, j'ai finalement rencontré l'auteur cette année. C'est une vraie histoire que John Fante, c'est une histoire de chance, de destin et de grand courage. Un jour peut-être on vous le racontera mais j'ai le sentiment qu'il ne veut pas que je vous le raconte. Mais laissez-moi vous dire que ses mots et sa vie sont les mêmes : forts, bons et chaleureux. C'est tout.

Maintenant, le livre est à vous."

Charles Bukowski
5 juin 1979


Cher Charles, allez, je t'appelle Hank, j'ai tout lu de toi et plutôt trois fois qu'une alors je me permets : merci pour cette sublime introduction de l'œuvre de John Fante que je viens de me taper à la main et c'est long. La prochaine fois, fais plus concis s'il te plaît. Merci, allez viens, je te paye un coup, y'a un bar au coin du block.





S'il fallait que je vous recommande un seul livre, je serai bien emmerdé. Donc, je vous impose pour la rentrée la lecture de tous les livres de John Fante sans exception et par ordre chronologique d'écriture : La Route de Los Angeles, Bandini, Demande à la Poussière,  Pleins de vie, L'Orgie, Mon Chien Stupide, Les Compagnons de la Grappe, le Vin de la Jeunesse et Rêves de Bunker Hill. Cet ultime livre, il l'écrit à 74 ans, rongé par la vie et le diabète. Aveugle et amputé d'une puis deux jambes, il dicte le roman mot à mot à sa femme Joyce. C'est ce qu'évoque Bukowski avec un pudeur inhabituelle pour lui, dans les dernières lignes de son texte.

Peut-être juste un conseil : commencez par "Demande à la Poussière", "Rêves de Bunker Hill" ou "Mon Chien Stupide". Relevé des copies le 10 septembre. Et attention à l'orthographe.

Et tant que j'y suis, après tout ça et tout Bukowski si vous ne connaissez pas, intéressez-vous au fils de John, Dan Fante, avec qui j'entretiens depuis peu un correspondance par mail. Le rejeton, 66 ans déjà, porte en lui toute la noirceur et le talent de Papa qu'il déteste amoureusement et ses livres sont plus que dignes d'intérêt. Les Anges n'ont rien dans les Poches, la Tête hors de l'eau, En crachant du haut des Buildings et le dernier sorti, un fabuleux recueil de nouvelles ciselées à la main du malheur quotidien, Régime Sec.



 

Tous ceux à qui j'ai conseillé la lecture d'un livre de Fante depuis une quinzaine d'années en sont ressortis en prononçant des borborygmes de bonheur qui faisaient à peu près "waouslurp" et parfois même "yyiiiaou", voire les deux en même temps, soit "waouyyiisluriaoup". Un peu comme les Fiffuzzzezez issus de l'accouplement des Zizzzz et des Fiffffus, deux animaux aquatiques nocturnes qui partagent leur habitat naturel avec le Wqt, comme on peut le découvrir ici : link

Si avec tout ça, vous lisez *Guillaume Musso ou le dernier Marc Levy sur la plage cet été, je ne peux vraiment plus rien faire pour vous. Allez en enfer ! Vous y retrouverez Fante et Bukowski et n'oubliez pas de les saluer de ma part. Et si vous croisez Klark sur un nuage, embrassez-le pour nous.









* Devant le concert de protestations, j'enlève Millénium 27 des lectures de plage.


 

 


 

commentaires

Mat 31/10/2011 16:27



Après quelques Fante (demande à la poussière, la route de Los Angeles, mon chien stupide et l'orgie) je lis "les compagnons de la grappe" et je peux m'empêcher de rire seul avec mon livre.
Excellent !


Si vous avez des conseils lectures (autre que Bukowski = tout lu).



PA Gillet 31/10/2011 16:38



Après avoir lu le père, il faut lire d'urgence le fils, Dan Fante. Tout est aux éditions 13e Note où je recommande la quasi totalité des auteurs. Pour moi, la meilleure maison d'édition actuelle
: http://www.13enote.com/



POSITIVE 18/07/2009 11:36

Je cours acheter.

Céline 16/07/2009 16:20

Oups ! Comment as tu pu épouser ta femme ? Elle est en train de finir Millénium 3 et a acheté du Marc Levy et du M.H.Clark pour faire le loukoum sur la plage... Tu glisseras Mon chien stupide dans sa valise ??

Pagman 16/07/2009 16:39


Je glisse, je glisse.


Catherine 16/07/2009 15:00

Je ne suis pas trop branchée Brigitte Bardot ni "plus je connais les hommes plus j'aime mon chien" mais curieusement la disparition de Klark m'a fait de la peine. Il avait l'air d'être un peu plus qu'un chien, (Je ne me rappelais plus d'ailleurs que le chien de Fante était de la même marque) sans doute cette tête étrange, et ce drôle de truc d'aller piquer des jouets pour dormir...
Un mélange de Snoopy et Rantanplan, mâtiné de Jolly Jumper (vive la génétique libre)

Puisque tu as lu tout Fante père & fils, tu pourrais finir Carver et Salter. Je me doute que tu en as déjà lu certains mais c'est tjrs un plaisir égal. Et cette impression quand tu referme le bouquin de fermer la porte de chez toi, tellement les personnages sont devenus proches au fil des pages, comme ça, subrepticement.

Et puis histoire de te dire mais comment avait-il deviné tout ça et encore une fois si tu ne l'a pas fit : Hollywood de Miller

Kiss Cath

Pagman 16/07/2009 15:55


"...fermer la porte de chez toi, tellement les personnages sont devenus proches au fil des pages, comme ça, subrepticement."

Sublime, Catherine.

Et merci pour le reste. 


Emeline 16/07/2009 14:34

J'ai presque épuisé Fante et Bukowski, mais je ne connaissais pas Fante Jr, merci !

Pagman 16/07/2009 14:36


Fonce tête baissée.


PhLaf 16/07/2009 14:28

Voilà. C'est comme ça que devrait être la littérature et ses afficionados: des livres passionnants et des lecteurs passionnés.

Pagman 16/07/2009 14:35


Ne pas se passionner pour Fante serait un crime de bon goût.


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