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Partie de chasse

Toute dernière nouvelle, la 21e, du recueil "Crépuscule(s).

 

Partie de chasse

 

L’ordre sec de l’officier cisaille le silence. Treize fusils se tendent vers le ciel. Une première salve. Une deuxième. Une troisième. Puis leur écho avant que le clairon ne le recouvre par la Sonnerie aux morts. Le cercueil en simples planches de bois croule sous les gerbes de fleurs. De Londres, le quartier général a envoyé une couronne : « À notre brave et estimable ennemi ».

 

Le cercueil a été porté par ses pairs, uniquement des chefs d’escadrille. Les hommes du Squadron 3 des Flying Corps australiens présentent les armes, formant une haie d’honneur à l’entrée du cimetière. Une cinquantaine de ses adversaires, Français, Anglais, Canadiens a fait le déplacement pour rendre hommage au grand champion. Jamais le lieu n’a dû connaître telle affluence. Tous ont escorté en silence le camion en un long cortège funèbre se déployant sur la berge de ce canal du nord. Un officier britannique en tête, crêpe noir autour du bras, treize Australiens, fusils pointés vers le sol ouvrent la voie vers le petit cimetière de Bertangles. Tous ont écouté l’office des morts en ce6e fin d’après-midi ensoleillée où le printemps explose. Tandis qu’on fait descendre le cercueil dans la fosse, le vent se lève et fait danser les peupliers.

 

Roy Brown s’est éveillé la veille avec une intense douleur au ventre. Un ulcère, une guerre, c’est un de trop. Bien que cette boucherie le dégoûte, qu’il y a déjà risqué sa vie à plusieurs reprises, Roy ne souhaite pas s’y soustraire. Sa plus grande fierté reste d’avoir toujours ramené ses pilotes sains et saufs après une mission. Mais il a vraiment besoin d’un congé pour se soigner. 11 kilos de moins en six mois, ses yeux s’enfoncent dans leurs orbites, les cernes ne le quittent plus. Il est à bout de force. Il a fait la demande, la requête est restée lettre morte. La bleusaille est encore trop tendre, on a besoin de tout le monde là-haut. C’est entre les nuages que se dessine la victoire, c’est dans les airs que la conquête est essentielle pour que ceux dans les tranchées, dans la boue, puissent s’en sortir, avancer et gagner du terrain. Pourtant, Roy peine à marcher, à rester assis, qui plus est dans un cockpit, dans le ciel glaçant d’un monde en guerre.

 

Roy s’enrôle en 1915, quittant son Canada à 22 ans. Après la préparation, il devient officiellement pilote et rejoint l’Angleterre fin novembre de la même année. Aux commandes de son Avro 504, il s’écrase six mois plus tard mais s’en sort indemne ou presque. Une vertèbre brisée, deux mois d’hôpital et un mal de dos qui ne le quittera jamais plus. Il repart pourtant. Au Naval Squadron 9, il patrouille le long des côtes belges, essuie de nouveaux tirs, manque mourir. Encore. Souvent. Il retombe malade, doit garder le lit tout le mois d’avril. C’est sa chance. À la fin du Bloody April comme le nomment les Alliés, les Anglais ont perdu 150 appareils. Au printemps 1917, le ciel est allemand.

 

Roy rejoint le Naval Squadron 11 en juin, abat son premier appareil ennemi un mois après. Une courte rafale et l’Albatros à la croix noire pique vers la terre, vrille et s’écrase dans un champ, laissant un panache de fumée assombrir le jour. Il est célébré à son retour. On lui fait graver un trophée, il est nommé Capitaine. Au mess des officiers, la soirée s’éternise. Le parties de billard se succèdent, les bières coulent dans les gosiers en feu de jeunes hommes en flammes. On rit, on chante, on malmène le piano. Roy trinque avec ses amis. Roy trinque surtout à l’intérieur. Ce mal ne le lâche pas, l’exténue.

 

À la Jasta 11, de l’autre côté de la ligne de front, on fait la même chose. Manfred signe sa 80e victoire. Le double du regretté, de son très cher Oswald Boelcke, son mentor dans l’art de la guerre. Celui qui a gravé la Dicta Boelcke, les tables de loi des aviateurs allemands. Avoir l’avantage avant d’attaquer. Garder le soleil derrière soi. Poursuivre l’attaque jusqu’au bout. Foncer sur l’adversaire s’il fonce sur vous. Toujours attaquer par la queue. Et jamais seul. Boelcke est mort, ses principes fondamentaux restent. Manfred en est désormais l’illustre garant.

 

Sur l’aérodrome australien, comme avant chaque départ, Roy se sent nu et sans défense. Il sait que son Sopwith est un excellent avion mais la plupart des Fokker le ba6ent en vitesse ascensionnelle et en maniabilité. La victoire est quasiment impossible, à moins d’être en surnombre. Barker, 79e victime et Lewis, 80e, l’ont appris à leur dépens la veille. Barker, pilote pourtant chevronné, n’a rien pu faire. L’ennemi l’a poursuivi dans ses zigzags d’évitement, l’a calé dans sa ligne de mire par l’arrière et n’a lâché qu’une seule rafale. Pas encore rassasié, il a fondu sur Lewis et lui a administré le même sort. Lewis, seulement légèrement blessé, a réussi à se poser. En rase-motte, le diable rouge avait tenu à saluer Lewis d’un geste de la main avant de disparaître.

 

Pour la mission du jour, ils sont quatre, plus le petit nouveau. Wilfred May, dit Wop, que Roy connait d'avant la guerre, est la toute nouvelle recrue du 209e Royal Air Force. Comme pour tous les nouveaux arrivants sans expérience du combat, Roy lui demande de rester en observateur en retrait de l’escadrille. Wop est déjà un très bon pilote mais ce qui l’attend entre les nuages n’a rien à voir avec l’entrainement de Cranwell ou les exercices de Chingford. Là-haut, c’est le Grand Cirque.

 

Au briefing, il rappelle les consignes, les stratégies en cas d’a6aque, ils revoient ensemble le plan de vol. Avec toujours cette même obsession, ramener tout le monde. Le soleil se lève à peine sur une nouvelle journée, Roy veut voir la suivante. Au moins pour se faire soigner.

 

Sous les hangars, les mécanos s’affairent aux réglages d’usage, aux vérifications ultimes sur ces drôles de machines. Les biplans Sopwith sont dotés de deux mitrailleuses jumelées très efficaces quand on arrive à placer l’ennemi devant. Mais encore faut-il y arriver. Les mécanos les bichonnent, les huilent, les cajolent.

 

Roy enfile son immense manteau de cuir, serre sa ceinture, place ses cartes dans la poche ventrale. Il boutonne son col au plus serré, nettoie ses lunettes jaunes cerclées de cuir. Toujours dans le même ordre. Il fume une cigarette, l’écrase après trois bouffées, boit un verre de whisky qui lui fait mal au bide. Un peu plus. Il met son serre-tête de cuir, serre la jugulaire, ajuste ses lunettes par dessus. Met ses immenses gants de loutre qui remontent haut sur ses manche. Il se lève, avance du pied droit et sort de la tente. Wop et les autres le rejoignent.

 

Roy se hisse dans le cockpit, son trou funeste comme il le nomme. Il fait signe à son mécano. Le moteur pétarade, l’hélice s’emporte et le Sopwith sort de son abri et vient se placer dans l’axe de la piste suivi de quatre paires d’ailes. Dans le silence du petit matin, l’escadrille s’envole de Clarmaret. Sur la Somme, le ciel est clair. L’escadrille de Roy vole cap sud-est vers Amiens. Wop les suit à distance raisonnable. Aucun d’eux ne voit la nuée de Fokker à plus haute altitude s’abattre sur eux comme des frelons déchainés. À l’arrière, Wop rompt la formation et vire pour regagner la base comme Roy lui en a intimé l’ordre en cas d’engagement sérieux. Le combat s’engage sans lui, âpre, disputé, insensé, les ailes se frôlent, les souffles se croisent. S’extrayant de la mêlée, un Fokker rouge repère la fuite de Wop et fonce sur lui. Roy le voit aussi et plonge en piqué sur les ailes rouges en balayant le triplan d’une rafale de ses Vickers avant de redresser au dernier moment. Le pilote se retourne et voit Roy. Roy voit briller des yeux derrière les lunettes avant que l'homme ne s’effondre sur son siège. Dans un dernier effort, le Fokker planera plus d’un kilomètre avant de brutalement se poser au plus près des tranchées australiennes.

 

L’escadrille de Roy rentre au complet à la base. Ramener tout le monde. Comme toujours, Roy rédige son rapport dès son retour. C’est le chef mécanicien qui répond à l’appel du haut-commandement. Quand il raccroche, il hurle à Roy qu’il doit s’attendre à une médaille. Il n’y aura pas de 81e victoire pour le Baron Rouge.

Partie de chasse
Partie de chasse

Manfred von Richthofen, alias le Baron Rouge, pilote, as des as allemand 02.05.1892 - 21.04.1918. De nombreuses études ont été menées sur la mort du plus célèbre pilote de la Première guerre mondiale. Si Roy Brown, pilote canadien, l'a pris en chasse et en joue, il est plus probable que des soldats australiens au sol soient à l'origine de son décès. Le mystère demeure mais von Richthofen aura laissé une trace impérissable dans ce premier conflit mondial. Et j'en profite pour vous remercier d'avoir lu ces 21 nouvelles.

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